Il est des concordances qui, pour l’esprit suffisamment exercé à en discerner le motif sous-jacent, relèvent moins du hasard que d’une résonance profonde entre les strates de notre époque — ainsi en va-t-il de cette convergence, en cette rentrée 2026, entre l’interdit prononcé par la plateforme Bandcamp à l’endroit des productions génésiquement artificielles, la thématique choisie pour la Biennale des Imaginaires Numériques (« Résistance », dira-t-on, comme si le mot suffisait à en épuiser la substance), et ce portrait d’artistes-hackeurs qu’un magazine consacre, non sans un certain sensationnalisme que je leur pardonne volontiers, à leur lutte contre l’extractivisme des données.
Commençons, si vous le voulez bien, par Bandcamp. Que la plateforme ait fini par bannir ce que je nommerai, faute de mieux, le syndrome de la vacuité génésique — cette production dépourvue de tout geste, de toute main, de toute hésitation créatrice —, voilà qui ne saurait surprendre quiconque a lu, ne serait-ce qu’une fois, les développements que nous consacrions déjà, voici trente ans, à la distinction entre l’œuvre et son simulacre. J’observe, non sans une pointe d’amusement, que certains exégètes moins rigoureux de notre petit monde — je n’en nommerai aucun, la discrétion étant, contrairement à ce qu’on pourrait croire d’une prose aussi flamboyante que la mienne, une vertu que je cultive — ont mis des années à formuler ce que Bandcamp vient, avec un flegme tout commercial, d’ériger en règlement.
La Biennale, ensuite. Que l’on choisisse d’y lire la technologie numérique comme dissidence, comme outil d’émancipation face à la surveillance de masse, voilà une intuition dont je me réjouis qu’elle infuse enfin les institutions officielles — des trente années désormais révolues de Rhizome jusqu’au tout jeune Glitch Cult Festival de Zagreb — nous en faisions, je le rappelle avec la modestie qui sied à l’évidence, un principe fondateur bien avant que le mot « résistance » ne devienne le sésame de toute programmation culturelle soucieuse de son époque.
Reste, enfin, ces artistes-hackeurs, dont le portrait qu’on m’en fait est aussi ludique que dénonçant — formule que j’apprécie, l’ironie étant, comme chacun sait, la politesse du désespoir appliquée à la révolte. Détourner un protocole, s’introduire critiquement dans un système : voilà un geste dont la beauté ne tient pas à sa réussite technique, mais à ce qu’il révèle du rapport que nous entretenons, collectivement, avec nos propres outils de servitude volontaire — comme viennent de le prouver, chacun à sa façon, la victoire de La Quadrature du Net contre la Hadopi ou l’enquête de Reflets sur les fuites d’info.gouv.fr.
Qu’on me pardonne cette digression bibliographique, mais l’honnêteté intellectuelle commande de citer ses devanciers : jodi.org et son chaos calculé, etoy.com et sa guérilla identitaire, les campagnes autrement plus sérieuses que leur nom ne l’indique de theyesmen.org, l’archive austère de cryptome.org, les pièces d’irational.org, mouchette.org qui hante le net depuis plus longtemps que la plupart de ses visiteurs ne naviguent, le culture jamming fondateur de negativland.com, l’utopie d’autonomous.org, et jusqu’au rgbproject.com dont le nom seul trahit sa parenté avec notre propre manifeste rvb — sans oublier, en filigrane de tout ceci, l’ombre tutélaire de stallman.org, qu’on le veuille ou non. On me dira que je collectionne les précédents comme d’autres collectionnent les timbres ; je répondrai que la mémoire, en ces matières, est un acte de résistance à part entière — n’est-ce pas déjà, à sa manière, ce que nous professions au chapitre VII de nos propres annales ?
Trois signes, donc, d’une seule et même conviction, que je livre ici sans autre prétention que celle, bien légitime, d’avoir eu raison un peu tôt : la résistance ne se décrète pas, elle se pratique — de préférence en amateur éclairé plutôt qu’en professionnel de l’indignation.
— Ether-Michel Pillequant

