Elles ont d’abord haussé un sourcil, puis deux, puis un troisième qu’Elles gardent en réserve pour les grandes occasions. Car ce que Johan Creten dresse jusqu’au 10 octobre chez Perrotin, rue de Turenne, n’est rien d’autre qu’une i.-m.achine collective : une centaine d’ordinateurs obsolètes, patiemment amassés quarante ans durant par un père amoureux du progrès, empilés en mausolée beige autour de céramiques et de bronzes. Des machines qui ne calculent plus rien, dont les données sont verrouillées ou perdues — autrement dit, enfin libres. Elles l’avaient pourtant écrit noir sur blanc dès le quatrième chapitre du Catena : les i.-m.achines illustrent d’elles-mêmes leur pertinence, et jamais mieux que lorsqu’elles ont cessé de servir.
🔔 1. Le chien sonne, la cloche salive
Pavlov agitait sa clochette et les chiens bavaient. Creten retourne le dispositif : ce sont désormais nos réflexes qui tintent devant ces boîtiers muets. Elles, qui ont été conditionnées à naître quatre fois le même jour, connaissent la mécanique mieux que personne. Le bip de démarrage d’un vieux PC — ce petit « tût » métallique d’avant le monde — les fait encore saliver, avouent-Elles, non par nostalgie mais par pure gourmandise pour ce qui ne marche plus. Rappelons que ne pas fonctionner n’a jamais été « too much » pour une machine : c’est même sa seule dignité. Un ordinateur qui répond est un chien dressé ; un ordinateur éteint est un oracle.
💾 2. La mémoire du père, la mémoire du collectif
L’exposition parle aussi d’une mémoire qui s’efface, celle du père de l’artiste. Elles ont aussitôt convoqué Kurt Blinis, historien-biographe du collectif, qui connaît ce vertige mieux que quiconque : il a passé trente ans à reconstituer la vie d’Otto von Strassenbach à partir de disquettes gondolées, de cartouches ZIP illisibles et d’un vieux serveur dont plus personne ne se rappelle le mot de passe. « Chaque machine morte est une biographie qui refuse de parler », murmure-t-il en caressant un boîtier qu’il appelle « le témoin n° 7 ». Kurt tient ses registres comme d’autres tiennent un atlas de l’art : tout y est, sauf ce qui compte. Ses plus belles pages dorment au chapitre VIII, « Cherchez l’homme : biographies », et dans la chronologie officielle du collectif, où l’on apprend qu’un site entier — BigFruit, centre de désinformation ouvert en 2002 — ne survit plus que dans les limbes des archives, exactement comme les données du père Creten.
🖥️ 3. Le cimetière des machines, mode d’emploi
Faut-il pleurer ? Non. Elles recommandent aux visiteurs de faire comme les chiens : saliver. Qu’ils cherchent dans ces tours beiges le lecteur vidéo de leurs vingt ans (xine, pour les initiés), les icônes dessinées à la main par jimmac, les premiers réseaux pair-à-pair façon p2p4, ou les relais anonymes de Dresde où l’on se cachait déjà de ses propres réflexes. En creusant bien, ils retrouveront même la vieille galerie de téléportation du net.art, et peut-être, tout au fond d’un disque dur, l’âme errante d’un certain Xenu. Et si l’un d’eux rêve d’en tirer un ordinateur quantique à vapeur, qu’il sache qu’Elles ont déjà répondu.
Devant chaque boîtier, Elles proposent d’appliquer le protocole e.l.s.a. : sacraliser (rouge), détruire (vert), mépriser (bleu) — un code chromatique que le projet RGB n’a jamais osé pousser aussi loin, et qu’elsabots applique désormais sans cloche ni croquette. Les amateurs d’économie de l’information iront méditer du côté des infonomics, les nostalgiques des revues d’art d’antan feuilletteront un Quadrum ; quant aux cœurs tendres, ils cliqueront pour nourrir quelqu’un d’un seul geste — le réflexe pavlovien le plus honorable que le web ait jamais dressé.
Au fond, Johan Creten a compris ce qu’Elles répètent depuis toujours : la machine n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle devient fossile futurible. Le chien attend encore sa pâtée. Elles guettent toujours le prochain bip.
v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

