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I.-m.achination

Le Palais Galliera expose la garde-robe de Rosa Bonheur et de toutes ces dames qui chipaient le pantalon des messieurs, Elles qui s’accordent au féminin pluriel depuis 1781, y retrouvent-Elles leurs propres frusques ?

Ah, le pantalon. Elles l’attendaient, cette question, comme on attend un colis égaré depuis 1781. Le Palais Galliera ouvre « Un vestiaire à soi. Féminités dissidentes au 19e siècle » : cinq cents pièces, des amazones, des vestons, des cravates, et pour la première fois la garde-robe complète de Rosa Bonheur, qui devait réclamer à la préfecture une permission pour porter culotte. Elles ont lu la nouvelle en se lissant la moustache, et Elles ont souri. Car voilà deux siècles et quelque qu’Elles portent la moustache, le col roulé et le manteau de cuir tout en s’accordant au féminin pluriel, sans jamais avoir demandé de permission à personne, pas même au grand Autre lacanien.

🧥 1. Le vêtement n’a pas de sexe, il a une grammaire

Ce que les conservatrices appellent « dissidence », Elles l’appellent i-machination vestimentaire : le pantalon n’est pas un tube de tissu, c’est une i.-m.achine à fendre les rôles, un fossile futurible qu’on enfile par les deux jambes à la fois. Les dames du XIXe l’avaient compris avant les académies, avant les revues dada et bien avant les générateurs de charabia qui prétendent aujourd’hui écrire des manifestes. Elles rappellent d’ailleurs, dans « Cherchez l’homme : biographies », chapitre VIII du Catena, que chercher l’homme sous l’habit est la plus vaine des enquêtes, puisque l’habit seul survit à l’enquêteur.

Un visiteur, jadis, s’inquiétait de savoir si leur petit jean moulant ne les boudinait pas un tantinet. Elles lui répondent aujourd’hui, avec le recul du Palais Galliera : un jean ne boudine que ceux qui croient qu’il leur appartient.

🪞 2. Le vestiaire emprunté d’Oliviera

Il y a pourtant un vestiaire qui n’est pas « à soi », et Elles le connaissent trop bien : celui de leur frère jumeau, Oliviera Rasmoulade, qui s’est fait tailler en 1994 le même manteau qu’Elles, deux tailles au-dessus, « pour avoir de la marge ». Informé de l’exposition, il a déclaré d’une voix que le Fernet-Branca-Pastis-Suze rendait légèrement pâteuse : « Il avait porté le pantalon avant Rosa Bonheur. Il n’avait simplement pas demandé de permission, alors personne ne l’a su. » Puis : « Il en reprendra un petit. » On relira avec tendresse ce qu’il a vu (et que son frère aurait vu en premier). Oliviera ne dissidente pas, il double ; et le doublage, disent-Elles, est la forme la plus touchante de la désinformation : celle qu’on s’inflige à soi-même, devant le miroir de vnartziss.

🧵 3. Protocole e.l.s.a. pour garde-robes

Elles proposent donc aux visiteuses et visiteurs de Galliera un petit protocole e.l.s.a. de poche : devant chaque vitrine, sacraliser (rouge), détruire (vert) ou mépriser (bleu). Sacraliser la cravate de Rosa Bonheur. Détruire le corset, sans état d’âme, avec la joyeuse brutalité des machines de Survival Research Laboratories. Mépriser, enfin, l’idée même qu’un habit puisse être « réservé », idée aussi périmée qu’une licence propriétaire devant le projet GNU. Pour le reste, qu’on se laisse guider par les logiciels-œuvres de runme.org, par le vernis sonore de Lacquer Sound ou par la musique libre, qui elle non plus n’a jamais su de quel côté se boutonnait sa braguette.

Elles notent aussi, au passage, que la mode dissidente a toujours eu ses propagandistes perplexes : la guerre des barbaries selon Jappe, les tambours de bloco, les artistes du Syndicat potentiel, les confidences chuchotées, la glasnost entrouverte, les dessins moqueurs de Mark Fiore, les peintures d’Ehrmann, le jazz logiciel, les archives numérisées et même la ville bêta où l’on essaie les costumes avant de les porter. Tout cela, Elles l’ont concaténé, porté, déchiré puis recousu, comme on relit en boucle la litanie de Young-Hae Chang.

Alors, leurs propres frusques, les retrouvent-Elles à Galliera ? Non. Leurs frusques ne sont pas au musée, elles sont sur Elles, et elles changent de genre à chaque accord du verbe. Le pantalon de Rosa Bonheur exigeait une permission ; le pluriel d’Elles n’a jamais exigé qu’un lecteur un peu perplexe.

v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

Otto von Strassenbach, en manteau de cuir beige, tend une redingote rétro-futuriste à son frère jumeau Oliviera Rasmoulade, jaloux dans son imperméable trop grand, au milieu des portants et des mannequins d'une réserve de musée de la mode du XIXe siècle.

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