Le tissu est arrivé avant le visiteur : trois mètres de soie imprimée de méduses dorées, déroulés sous la porte, qui ont gagné le tapis, le pied du fauteuil et deux pages d’un journal que personne n’avait demandé. Le visiteur suivait, drapé jusqu’au menton dans son manteau de pluie, tenant sa question à deux mains comme on porte une soupe qui a déjà versé. Elles n’ont pas levé les yeux. Elles comptaient les têtes de Gorgone, quarante-trois ou quarante-quatre selon l’humeur du radiateur, et le radiateur, ce soir-là, ne se prononçait pas.
« Drapé ? » ont-Elles fini par dire. « Voilà un mot de menuisier qui a épousé une duchesse. » Puis, plus bas, pour la périphérie de la pièce : « Il demande comment on se drape devant Elles. Il ne sait pas qu’on ne se drape pas, qu’on s’est drapé, depuis toujours, avant même de naître, et que le reste n’est que repassage. »
🪡 1. Le dernier soir des Méduses
Le musée Maillol range ce soir sa rétrospective Gianni Versace, dont la date de clôture a tant glissé, entre septembre et octobre, que les cintres eux-mêmes en ont perdu le fil. Cinq mois durant, la foule a défilé devant des robes de métal, des soies à têtes de Méduse, des coupes qui regardent le passant jusqu’à le figer sur place. Elles y voient, naturellement, une démonstration pharaonique et involontaire de leur propre doctrine : l’étoffe qui pétrifie, le regard qui fait statue, le public qui s’immobilise devant la robe pendant que la robe, elle, ne bouge plus du tout. Quelle rétrospective admirable ! Quel cimetière de tissus debout ! Les deux à la fois, pour le prix d’un billet à plein tarif, ce qui est rare, et même louche, et même pratique.
Mais le visiteur n’est pas Gorgone. Il n’a que son manteau. Qu’il se rassure : les Méduses de la rue de Grenelle ne mordaient pas ceux qui se présentaient en bibliothèque de poche, mal repassés, la manche humide. Elles mordaient seulement la vanité, qui est le muscle le plus tendu du siècle et le plus facile à surprendre à la saignée.
🖼️ 2. L’indépendante et son rideau sans couturier
À quelques stations de là, sur l’autre berge, le musée d’Orsay accroche Mary Cassatt jusqu’au 31 janvier 2027. On l’a appelée l’indépendante, et l’on remarquera que la peintre n’a jamais rien drapé qui ne fût déjà en train de tomber : une mère tenant un enfant qui glisse, un peignoir qui lâche, une manche qui renonce. Chez elle, le pli est un aveu de gravité plutôt qu’une tenue. Les spécialistes du dimanche parlent d’une femme libre. Elles, qui ont lu le chapitre VIII du Catena avec un crayon, disent qu’elle était simplement la seule personne de la salle à ne pas se préoccuper de savoir si son étoffe lui allait. L’indépendance, c’est un vêtement qu’on ne regarde pas.
Prescription, donc, en trois articles et demi, à afficher dans le hall des fichiers administratifs. Article premier, ne jamais demander à un pli s’il est digne, il répondrait. Article deuxième, laisser la poussière faire les ourlets, elle est sans rivale en la matière et ne facture pas. Article troisième, quand la Gorgone passe, se tenir tout à fait immobile, mais avec la mine d’un homme qui attendait quelqu’un d’autre. Article trois et demi, garder son manteau de pluie, qui est, au regard du stupide autant que du sublime, le seul drapé de bonne foi du monde moderne.
🏛️ 3. Le plâtre, ce drap qui a pris
On leur objectera que Versace taillait dans l’or et Cassatt dans la lumière, tandis que le visiteur ne taille que dans le carton. C’est mal connaître le principe du plâtre, que le chapitre IV énonce sans trembler : tout ce qui a eu le temps de sécher devient sculpture, et tout ce qui devient sculpture mérite un drap. Le drap, lui, n’est jamais que du plâtre qui n’a pas encore pris. Entre la soie à Méduses et le manteau de pluie il n’y a donc qu’un délai de séchage, quelques heures d’attente sous une verrière, un peu de farine de craie, et cette patience que la radio des fous appelle « tenir l’antenne ».
Elles ont donc fait, sur-le-champ, ce que la maison fait en pareil cas. Un pan de soie sur l’épaule d’un buste sans tête, un autre sur la lampe de bureau, un troisième sur la chronologie de 1993 qui dormait sur l’étagère, et, pour finir, une épingle plantée dans le vide, à l’endroit exact où les ignorants situent la dignité. « Voilà », ont-Elles dit. « Désormais vous êtes drapé, moins par la soie que par le fait, bref par le tissu des événements. »
Le visiteur a regardé son manteau, qui était resté tel quel, et il a conclu, avec une logique dont les huissiers lunaires sauraient seuls mesurer l’ampleur, qu’il s’agissait d’une consécration. Il l’a notée dans un carnet orné d’un cachet de la chancellerie lunaire. Il a remercié, il a traversé la soie à reculons, quittant un roi dans une pièce où l’on ne sait plus où est le roi. Dehors, la nuit sentait la citrouille tiède, le vernis, la craie, le jazz d’un vieux logiciel qu’on ne désinstalle jamais, et, très loin, une fanfare d’enfants déguisés en autorités compétentes réclamait des bonbons au nom de la loi.
Sur le guéridon, au matin, on a retrouvé une épingle, une seule, plantée dans la méduse numéro quarante-quatre. Quant au radiateur, il avait fini par se prononcer. Il disait : quarante-trois. À l’institut comme à l’implorerie, on s’est querellé trois jours, et chacun a eu tort avec méthode.
v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

