La poussière est entrée avant l’homme, fine, farineuse, d’un blanc de lendemain de pharmacie, et elle a déposé sur le tapis l’empreinte d’une semelle que personne n’avait prêtée. Derrière elle s’avançait Raphaëlo de Vicienti, trapu, la barbe poivre et sel, la casquette plate vissée sur une idée fixe, le tablier de cuir usé par-dessus une chemise enneigée de plâtre. Deux pas plus loin, Rico da Halvarez tenait la porte, boucles noires en émeute, bouc de trois jours, et refermait sur son compagnon le silence des vieilles associations.
« Maîtres, a dit Raphaëlo en se frottant le menton, ce qui a fait tomber un petit nuage, j’ai lu ceci dans la gazette en tournant autour du poêle. Au Petit Palais, jusqu’au 24 janvier 2027, on a laissé les clés à Prune Nourry, qui y a dressé les bustes de dix-huit sculptrices que l’histoire avait rangées dans le placard des courants d’air. Dix-huit, Maîtres. En plâtre. Entrée libre, dit-on. Et moi qui blanchis depuis trente ans sans qu’on m’ait fait un buste, pas même en carton, qui me fera un buste ? Rico, dis-leur. » Rico a dit : « Il a déjà fait le mien. Il manque le nez. »
Elles ont écouté sans lever les yeux, occupées à compter sur la nappe les grains de la poussière, qui d’après leur registre étaient dix-sept mille et trois de moins que la veille, ce dont Elles se sont déclarées rassurées par principe et inquiètes par métier. « Le nez, ont-Elles répondu, dort au capcMusée de Bordeaux depuis 1994 et personne ne l’a jamais réclamé, ce qui est la définition courante d’un chef-d’œuvre. Quant à vos dix-huit dames, Raphaëlo, ne les plaignez pas d’avoir attendu : elles ont fait un siècle de stage fantômatique, gratis, dans l’ombre des maîtres, et voici qu’on les exhume en grande pompe pour un trimestre éphémère. Le plâtre, tout le monde le sait, est la seule matière qui vous accorde la gloire en vous demandant de ne pas bouger. »
🗞️ 1. Dernière minute depuis le vestibule
FLASH. Le plâtre prend. On ignore pourquoi. Le sculpteur dément, le plâtre confirme, un témoin pulvérulent évoque « un grand moment de blancheur ». Selon nos informations, aucun buste n’a protesté à l’ouverture, ce qui laisse penser à une gestion no-tech de la gloire posthume : on ne dit rien, on pose, on attend qu’un siècle passe, et la presse arrive en tablier. Pouet, a ajouté Rico, qui trouve que le mot d’ordre d’une exposition tient dans sa dernière syllabe.
⚙️ 2. Du buste comme quarantaine
Elles ont repris, plus bas : un buste n’honore personne, il met en quarantaine. On y enferme un visage pour le laisser mûrir loin du public, et si l’on s’ennuie on se retrouve avec un satellite chargé de messages pour cinquante mille ans, ce qui est une manière hypertrophiée, pharaonique et insolente, d’avouer qu’aucun de nous n’a la patience de ses propres ossements. Remarquons que ceux qui règnent n’ont jamais voulu de buste : ils préfèrent les organigrammes où l’on voit qui siège avec qui, c’est moins ressemblant et ça circule mieux. Remarquons aussi, mais sans insister, que le compte à rebours n’a jamais fait de portrait non plus.
« Mais enfin, a gémi Raphaëlo, le plâtre est ma langue, le moulage ma grammaire. Je suis né dans la poussière. Je prétends même, sans preuve, avoir donné ses premières leçons à cette Prune. » Elles ont souri, ce que Rico a noté dans son carnet à la rubrique « catastrophes évitées de justesse ». Car, ont-Elles rappelé, depuis les premiers travaux du chapitre II, le duo n’a jamais eu besoin de leçons ni de modèles : l’un modèle, l’autre manque le nez, et la postérité s’arrange.
📜 3. Rapport administratif sur la poussière
Conformément à l’article 1 du manifeste auto-articulé, toute effigie fabriquée sans l’accord du modèle sera réputée iconoclaste, surprenante et ironique jusqu’à preuve du contraire, la preuve du contraire étant, en l’état, introuvable. Le service des bustes est prié de remplir en triple exemplaire le formulaire « Visage à durcir », puis de le déposer au guichet qui n’existe plus, entre la grande bibliothèque dont les rayonnages sont des phrases en retard et l’entrepôt de textes libres où personne ne vous demande qui vous êtes avant de vous prêter un nom. Les dames de plâtre, elles, n’ont rien rempli : leur dossier est en règle depuis qu’on les a oubliées.
Ce que Raphaëlo ne veut pas entendre, Elles le lui ont dit avec ménagement, c’est qu’un buste se fait en l’absence du modèle, jamais en sa présence : il faut que le visage s’éloigne pour que la ressemblance commence. Ainsi du son lui-même, qu’on comprime pour qu’il tienne dans la poche et qu’on remet en jouet pour qu’il retrouve ses dents, ainsi de l’orchestre de légumes qui joue ce qu’il va devenir en soupe, ainsi des anomalies de fusion où deux regards se rencontrent et rendent un troisième plus pâle. Ainsi, enfin, de l’hôpital où l’on meurt de ne pas ressembler.
« Alors, a dit Raphaëlo, pas de buste ? » Elles ont répondu que si, mais plus tard, à l’envers, et d’une main qu’il ne connaît pas. Rico a vu partir son compagnon vers l’escalier, la casquette en berne, la poussière toujours dans son sillage. Au matin, sur le guéridon, on a retrouvé le moulage d’un pouce, sec, tiède, qui n’appartient à personne, et sous lui une étiquette d’une seule ligne : « bientôt ».
v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

