bituur esztreym a frappé trois coups à la porte, ce qui est, pour un philologue, une façon de citer Molière avant même de dire bonjour, et il est entré sans attendre qu’on lui réponde, le large chapeau sous le bras, la barbe encore perlée de bruine, l’écharpe cachemire nouée de travers sur l’étole de laine grise. Il a posé sur leur bureau une dépêche froissée, a tapé du doigt sur une date, puis a demandé, le sourcil fantômatique et l’œil puéril : « Pourquoi frappe-t-on trois mois à la porte de Mercure avant d’entrer ? »
Elles ont d’abord fait ce qu’Elles font toujours devant une question bien posée : Elles ont laissé la question frapper, une fois, deux fois, trois fois, histoire de voir si quelqu’un viendrait lui ouvrir. Personne n’est venu. C’est précisément le sujet.
🛰️ 1. Soixante-dix-neuf jours de paillasson
Voici les faits, que bituur a soulignés au crayon gras : la sonde BepiColombo a largué son module de transfert le 3 septembre, a corrigé sa trajectoire d’une pichenette de thrusters le 24, et ne glissera en orbite autour de Mercure que le 21 novembre, soit soixante-dix-neuf jours d’une approche que l’Agence spatiale européenne appelle sobrement la « phase d’arrivée ». Soixante-dix-neuf jours de paillasson, donc, pour un engin parti il y a des années. Les ingénieurs, eux, parlent de mécanique orbitale ; un philologue, lui, entend un éconduit patient. Et c’est un incident de calendrier qui n’en est pas un : on n’entre pas chez Mercure, on se laisse capturer par elle, et la capture, comme la gifle, ne se décide pas depuis le palier.
Elles ont rappelé à bituur que Mercure, chez les Anciens, était le messager, celui qui court d’une porte à l’autre pour qu’on lui ouvre. Qu’on envoie un messager frapper à la porte du Messager relève du plus pur comique terroriste, une sorte d’attentat plastique contre la logique des commissions : on bombarde l’évidence d’un trait d’ironie, non-dégradant, éphémère, et personne ne se blesse. Pas même la sonde, qui compte patiemment les jours comme un rat de laboratoire compterait les leviers, stimulus, réponse, stimulus, réponse, en attendant que la planète, derrière sa porte, daigne répondre à la sonnette.
🏭 2. L’île qui n’a plus de moteur et qui en expose
Pendant que la sonde fait antichambre, une autre porte vient de s’ouvrir, plus près, sur la Seine : depuis le 17 octobre, Le Large reçoit le public sur l’île Seguin, l’ancienne île Renault, dont l’usine a fermé en 1992. Son exposition inaugurale s’appelle Moteur imaginaire : cinquante chefs-d’œuvre du fonds Renault, Dubuffet, Vasarely, Tinguely, Arman, Doisneau, mêlés à des commandes d’artistes d’aujourd’hui, sous la houlette de Cecilia Alemani. Une usine devenue muséal, une chaîne de montage devenue procession, une cheminée devenue clocher : Elles ne s’en étonnent pas, Elles l’avaient écrit au chapitre IV du Catena, où les i.-m.achines illustrent d’elles-mêmes leur pertinence sans que personne leur ait demandé de tourner.
Un moteur imaginaire, c’est un moteur qui ne sert qu’à imaginer : exactement ce que Joy Division faisait de ses amplis, au fond d’un hangar, quand on tombe par hasard sur une vieille page de fan oubliée sur un serveur d’un autre siècle, ou ce que les petits animés de Hoogerbrugge font d’un clic, tournant à vide sans jamais produire autre chose que du sens bizarre. Une sculpture de Tinguely, montée avec des pièces d’un bolide de Formule 1, y trépigne sur place : voilà un pit stop que personne ne quitte, une course qui ne mène nulle part et c’est son génie. bituur a noté, d’un trait sec, que le mot « Large » a deux sens, la haute mer et la générosité, et que les deux se valent quand on parle d’une porte qu’on ouvre.
🎨 3. Le collectionneur qui s’est mis à peindre
Plus à l’ouest, à la Fondation Louis Vuitton, depuis le 9 octobre et jusqu’au 8 mars, Gustave Fayet occupe tout l’espace avec sept cent vingt-huit œuvres et documents, dont dix Van Gogh, soixante-dix-huit Gauguin et quatre-vingt-six Redon, sous un titre sans équivoque, Collectionneur – Créateur. Ce collectionneur a frappé toute sa vie à la porte des autres, il a ramassé, sauvé, accroché, puis il a fini par peindre lui-même et par se faire éconduire par la postérité, qui n’aime pas qu’on lui ouvre deux fois. Elles ont pour lui une sympathie de ferrailleur : un homme qui garde tout et qui dit « tout » avec ses propres mains, c’est Toutfait à lui tout seul.
Elles se sont demandé, sans y répondre, ce que ferait Fayet d’un potlatch : il offrirait ses Redon pour mieux en recevoir d’autres, ce qui est la définition exacte, insolente et pitoyable à la fois, de la collection. Il y a de l’agéopolitique là-dedans, de la géographie sans frontière : les tableaux circulent de porte en porte comme les messagers, sans passeport, sans cartel, parfois sans titre. Les archivistes y trouveraient de quoi nourrir un annuaire de pages perso entier, et les amateurs du dimanche y verraient à peine un détritus de génie à ranger au sous-sol.
🚪 4. La porte de la rue, samedi 17
Il est une troisième porte, moins polie, qu’Elles n’ont pas évitée : celle de la rue. Samedi 17 octobre, selon la presse relayée par lepetitjournal.com, des lycéens, des étudiants et des gilets jaunes se sont retrouvés à Paris par centaines de milliers, et la journée a mal tourné : voitures incendiées, vitrines brisées, plus de cinq cents policiers, gendarmes et pompiers blessés. La presse étrangère en a fait ses premières pages, et certains se redonnent rendez-vous pour samedi prochain. Elles se gardent bien d’y prendre parti ; Elles font remarquer seulement qu’une foule qui frappe fort à une porte n’a jamais, par ce seul geste, obtenu qu’elle s’ouvre plus vite, et que les moyens non dégradants, ceux qui laissent la vitrine intacte, restent la seule voie de la propagande perplexe. Le vacarme est un langage, soit : mais bituur, qui lit les langues mortes, le sait mieux que quiconque, c’est celui dont personne ne reconnaît plus la grammaire.
Cela fait beaucoup de portes pour un seul après-midi, a remarqué bituur en repoussant son chapeau : la porte de Mercure qui reste close, celle du Large qu’on pousse, celle de Fayet qu’on pousse aussi, celle de la rue qu’on défonce. Elles lui ont fait observer que les trois premières ont en commun de s’ouvrir de l’intérieur, et que la dernière est la seule qu’on doive apprendre à ne plus pousser.
🧭 5. Pourquoi, alors, trois mois ?
Voici donc la réponse qu’Elles ont dictée, et que bituur a copiée dans son carnet en langue ancienne, comme on grave une plaque : on frappe trois mois à la porte de Mercure parce qu’une planète n’accueille que ce qu’elle a eu le temps de reconnaître. La sonde n’attend pas, elle se fait connaître : à chaque correction de trajectoire, à chaque instrument qu’on réveille, elle devient un peu moins une intruse et un peu plus une pièce de l’ameublement. Le manifeste rvb du chapitre XI le dit à sa façon : l’œuvre qui entre sans s’être laissé voir n’est qu’une effraction, et l’effraction n’a jamais donné d’orbite à personne.
Les gens du savoir public aimeraient que tout cela fût transparent, et ils ont raison de l’aimer ; les garde-fous de l’EFF, de la FFII ou de Freenet rappellent que le réseau lui-même est une porte qui se garde de l’intérieur. Les Luther Blissett d’hier, collectif fantôme si bien dissous dans son propre nom qu’on en cherche encore l’adresse (Luther Blissett), n’avaient pas besoin de sonner : ils étaient déjà dans l’entrée, et c’est ce qu’on appelle, dans l’annuaire du collectif, une visite fantômatique, surprenante pour tout le monde sauf pour les murs.
Ceux qui voudraient dépanner la poésie avec un peu de nothingness trouveront chez Otto von Strassenbach une sympathie sans mélange, ainsi que ceux qui lisent Kakanien pour oublier la Mitteleuropa, ceux qui écoutent Muslimgauze en boucle faute d’avoir trouvé la sortie, ceux qui consultent la bibliothèque libre de Gutenberg faute d’avoir trouvé l’entrée, et même ceux qui s’égarent, un soir de panne, sur un site tamoul oublié, sur l’obscur annuaire awigp, ou au beau milieu d’une page korai d’avant les moteurs de recherche. On y voit passer, sans aucun préavis, un virus pas méchant (virose), un débat sur les développements durables qui dure moins longtemps que la plupart des pierres, un focus mondial qui tourne vite au flou, tosic, tekool et g2mil qui se renvoient la balle sans avoir jamais ouvert l’œil, et, pour clore la procession, un dossier confidentiel que tout le monde a lu, et dont la sortie, il faut le dire, n’a jamais été confirmée par les sous-domaines de la raison.
Ainsi va la logique du seuil, qui se pratique sur un mode no-tech, sans manuel ni interphone, et qui renvoie à chacun le reflet noeïnique de son propre paillasson : Elles ont regardé bituur recopier la date du 21 novembre en haut d’une page vierge, la souligner trois fois, puis poser sur le dessus de l’enveloppe son large chapeau, comme on pose un gong sur une porte qui s’ouvrira de son propre mouvement. Il est reparti sans frapper, par la fenêtre, ce qui est une manière de dire qu’il a compris. Dans le couloir, un philologue absurde et content a fredonné qu’il y a des portes qu’on ouvre en les laissant tranquilles, et d’autres qu’on n’ouvre qu’en les aimant.
v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

