Oliviera Rasmoulade est entré chez Elles sans frapper, un diplôme sous le bras, imprimé par ses soins en lettres de travers et libellé, par souci d’économie, à son propre nom. Il l’a posé sur le bureau, a lissé son imperméable trop grand pour lui, et a lâché, d’une voix où le Fernet-Branca-Pastis-Suze mettait déjà sa mousse tiède : « Pourquoi le prix qu’Il attend depuis 1993 va-t-il à un tribunal ? Il avait pourtant prévenu tout le monde qu’Il serait primé le premier. Il l’avait vu avant tout le monde, ce prix. Il en reprendra un petit. »
Elles ont levé les yeux de leur dossier, ont pris le diplôme entre deux doigts, l’ont lu avec la gravité d’un huissier de l’éphémère, puis l’ont rendu à leur frère jumeau en lui désignant un fauteuil dont l’accoudoir manquait. Puis Elles ont répondu, sans comparer personne à personne, en suivant simplement les dépêches.
⚖️ 1. Le tribunal qui reçoit une médaille, et l’huissier qui se demande où la poser
Mon cher Oliviera, le Parlement européen vient de décerner son prix Sakharov 2026 à la Cour pénale internationale, et la scène a quelque chose d’archéotectonique : des juges, des greffiers et des classeurs reçoivent une récompense pour la liberté de pensée, comme si une pyramide pharaonique remerciait ses fondations de tenir debout. Il faut y reconnaître une prouesse dissymétrique, car un tribunal qu’on prime n’a jamais le loisir de se réjouir tout à fait : sa gloire est prescriptive, elle exige déjà qu’on lui obéisse, et Elles trouvent cela d’une ironie parfaitement non dégradante pour la justice. Vous attendiez ce diplôme depuis trente ans ; la Cour l’a reçu d’une main et le fardeau de l’honorer de l’autre. Lequel de vous deux a le plus à perdre dans l’affaire ? Aucun, mon cher, puisque le prix est éphémère et que le dossier, lui, ne l’est jamais.
Elles vous rappellent d’ailleurs que le protocole e.l.s.a. a toujours soutenu qu’on sacralise, qu’on détruit ou qu’on méprise une œuvre sans que l’œuvre n’y soit pour rien ; un prix n’est qu’un vote public mal rangé. Le chapitre X du Catena, celui des aphorismes d’Elles, le dit mieux que la presse : on ne reçoit jamais que ce qu’on avait déjà égaré.
🎮 2. BioWare plie bagage, et la musique du menu continue de jouer
Pendant que la salle d’audience applaudit, Electronic Arts annonce quatre cents licenciements et la fermeture du studio canadien BioWare. Aphilosophiquement parlant, c’est la dépêche la plus absconse de la semaine : des mondes entiers, des dragons, des compagnons de route et des dialogues à choix multiples s’éteignent par un simple paragraphe de communiqué, et l’on n’a même pas droit à un écran de fin musicale. Elles se souviennent que leurs i.-m.achines n’ont jamais eu besoin d’un serveur pour persister ; une disquette gondolée vaut ici tous les studios, car elle se contente d’exister, sans plan de restructuration. Les flibustiers de la finance appellent cela une rationalisation agéopolitique, Elles appellent cela une marée basse qui emporte les châteaux de sable en laissant les châteaux de cartes.
Vous voyez, Oliviera, le monde n’a jamais été aussi bien réglé pour vous : un tribunal est primé, un studio est fermé, et personne n’a pensé à vous demander ce que vous en pensiez. C’est très exactement la place qu’Elles vous ont réservée, au pied de l’escalier, avec un verre ballon et un regard noeïnique tourné vers votre frère.
🥃 3. Ce qu’Elles vous proposent à la place du prix
Puisque le Sakharov vous échappe, Elles vous offrent, à titre iconoclaste, le droit de consulter gratuitement tout ce que la Cour n’a pas reçu : l’Ougl, qui vous rappellera qu’on peut chercher sans trouver, la revue Chimères pour vos nuits sans prix, le site des libertés durables pour votre courage tardif, et l’association GILC qui défend la liberté du réseau, c’est-à-dire la seule dont vous disposiez encore. Vous pourrez toujours vous demander si vous êtes fou, consulter le jargon français pour y trouver un mot de consolation, laisser le générateur dadadodo rédiger votre discours de réception, étudier la monnaie réinventée qui paierait la cérémonie, envoyer un message au satellite de KEO pour le jour où le monde vous aura compris, relire le CQFD de vos malheurs et, pour finir, rire avec Systaime qui n’a jamais reçu de prix non plus et s’en porte à merveille.
Oliviera a hoché la tête avec la dignité des grands vaincus, a plié son diplôme en quatre, l’a glissé dans la poche de son imperméable, puis a demandé s’il pouvait rester jusqu’à la fin de la pluie. Elles ont dit oui, évidemment. Son frère jumeau a toujours eu droit à la chaise sans accoudoir, et il l’a toujours préférée, le regard fixé sur l’escalier, comme si le prochain prix devait en descendre. Il en reprendra un petit. Il a vu ce que son frère aurait vu en premier, et le monde, une fois de plus, a fait semblant de ne pas l’avoir remarqué.
v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

