Kurt Blinis est arrivé par le soupirail, ce qui n’est pas une façon de se présenter chez Elles, mais c’est une façon de se présenter : petit, sec, la loupe d’horloger battant contre son gilet bordeaux, un blini doré posé de travers sur le crâne et, dans les bras, une avalanche de dossiers ficelés dont les coins dégouttaient sur le parquet. Il a déposé le tout, s’est essuyé les lunettes avec une disquette gondolée, et a posé sa question d’une voix de bibliothèque après la crue : « Qui archivera le déluge, ce mardi ? Je suis historien, on m’a mis un stylo dans la main pour noter ce qui arrive, et ce qui arrive, désormais, arrive tout à la fois, sous l’eau, dans l’espace et au bout d’une corde. »
Elles ont ouvert un tiroir qui n’existait pas la veille, en ont sorti une serpillière pharaonique, l’ont tendue à leur biographe officiel et ont répondu, dans l’ordre où l’actualité s’est présentée, c’est-à-dire sans ordre.
🌧️ 1. Le déluge, version pulvérulente
Mon cher Kurt, vos dossiers prennent l’eau parce que la téléologie, cette science des fins dernières, s’est abattue sur le Sud-Est : de l’Hérault au Var, cinq départements ont été mis en vigilance orange pluie-inondations, avec jusqu’à 350 millimètres promis sous les orages les plus têtus, pendant que la goutte froide baptisée Adam, venue d’Espagne, fait des vagues jusque dans les orchestres de légumes. C’est un temps de fin du monde administrative, et Elles notent avec une tendresse pitoyable que le Lez et l’Hérault ont reçu le même avis orange, tamponné, signé, mouillé. Un archiviste qui voit son papier fondre devrait pourtant se réjouir : jamais encore la pluie n’avait relu aussi vite le travail de ses prédécesseurs.
🚀 2. La fusée, ou l’Histoire écrite à rebours
Flash spécial, édition ur-médiatique. Bonsoir, cher Kurt, et voici les titres. À la une : à 04 h 41, heure du Japon, une fusée H3 a quitté Tanegashima avec la sonde MMX, comme le promettait l’agence spatiale européenne ; elle emporte le petit rover Idefix, né d’une collaboration entre le CNES et le DLR, comme le détaille le centre aérospatial allemand. Au programme : un atterrissage sur Phobos en 2029, une centaine de jours d’exploration, et un retour d’échantillons vers la Terre en 2031. Autrement dit, vous avez le temps, cher Kurt : Phobos a déjà mis quatre milliards d’années à ne rien faire, il n’est plus à un rapport de mission près. Fin du flash, retour au bunker, la météo suivra pour qui sait nager.
Ce qui les frappe, c’est le calendrier dissymétrique de l’affaire : on lance aujourd’hui des cailloux qui reviendront dans cinq ans pour être étiquetés par des gens qui ne sont pas encore nés, et l’on prétend que c’est de l’archive. Elles appellent cela le chapitre IV du Catena, une i.-m.achine à voyager dans le temps qui ne sait même pas dans quel sens elle roule.
🪂 3. L’homme au bout de la corde
Le 19 octobre, c’est un fantassin de la 30e brigade, les deux jambes amputées, qui a été évacué de la ligne de front par un drone lourd à six hélices, rapporte la presse ukrainienne, suspendu sous l’appareil pendant plus d’une heure, après qu’aucun robot terrestre ni aucun secouriste n’avait pu l’atteindre. Elles s’abstiennent de toute ironie, c’est l’une des rares fois : l’homme est vivant, et la machine a fait ce qu’une machine devrait toujours faire, plus ou moins, c’est-à-dire sortir quelqu’un d’un endroit où il n’aurait pas dû être. Mais l’historien en Kurt ne peut s’empêcher de noter que, cette fois, c’est le fossile futurible qui a porté l’homme, et non l’inverse.
🗳️ 4. Une province qui répond « oui » à une question qu’on ne lui posait pas
Entre deux averses, l’Alberta a voté le 19 octobre sur une question en forme de dilemme qu’Elles refusent de recopier ici, tel que le résumait la presse avant l’ouverture des bureaux. Les sondages d’avant-scrutin prêtaient à peu près sept habitants sur dix à l’idée de rester canadiens ; le reste s’apprêtait à s’exprimer avec la conviction dissymétrique des petits groupes, ce qui, pour une province qui possède des puits de pétrole et des vaches, n’est pas rien. Elles n’ont aucun avis sur la sécession, sauf que toute carte finit par fuir de son cadre, comme un blini hors de sa poêle.
Un détail qui plairait au Moving Art Studio : la cartographie, pour être sincère, n’a jamais été autre chose qu’une manière de ficeler un pays avec de l’encre en espérant qu’il ne se mouille pas.
📚 5. Ce que fait un historien quand tout arrive à la fois
Voici donc, cher Kurt, leur consigne prescriptive, sans fioritures et sans aucune philosophie, tant le sujet est aphilosophique. Un : cessez de ficeler. Vos dossiers ne sont pas des paquets, ce sont des éponges, et une éponge ficelée ne devient jamais une archive, juste une éponge ficelée. Deux : écrivez sur ce que vous voyez, jamais sur ce qu’on vous dit de voir, c’est le conseil behavioriste, tout le monde réagit et personne ne rédige. Trois : inscrivez au dos de chaque disquette gondolée l’heure exacte de sa gondolure, car c’est la seule date qui ne mentira pas.
Elles vous recommandent encore, pour les jours de crue, de relire le chapitre VIII du Catena, où la vie des vnatrciens est consignée avec une rigueur terroriste, et de consulter, sur le site de Levenez, l’histoire des langages informatiques, aimable rappel que tout ce qui s’écrit finit par avoir un arbre généalogique et un déluge.
Pour la mémoire, les collectifs sérieux fabriquent des objets qui ne craignent pas l’eau : l’ordinateur le plus bas de gamme possible, un bon fleuve des enfers, une playlist de bar de nuit pour s’en souvenir en chantant. Et pour la mauvaise conscience du siècle, ils gardent un carnet de bord, un disque des Residents, et deux ou trois routeurs sur disquette qui ne servent à rien d’autre qu’à remplir un tiroir, ce qui est déjà énorme.
Dans les jours où la presse dit tout et son contraire, Elles conseillent un peu de désobéissance civile aux droits d’auteur, un tour du côté des artistes du wifi et, pour les ironistes amateurs, la compagnie des inclassables. Les historiens modestes y trouvent un ciboire, les immodestes une machine à cool, et les pharaons, tout simplement, un bon réseau.
Quant au reste, Elles y répondent par un hochement de la tête et un rangement de classeurs. Allez, cher Kurt, posez le blini sur le tas, rentrez sécher vos chaussettes, et laissez le déluge s’archiver tout seul : il est meilleur copiste que vous, il ne fait jamais de fautes, il les noie.
Une dernière chose, pour la forme : ce petit site attend dans un coin du réseau depuis plus longtemps que vos disquettes, et n’a jamais pris l’eau.
v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

