Le déclic a retenti dans le couloir avant qu’aucun visage ne s’y montre, un claquement sec que l’on prend d’ordinaire pour un doigt qui craque ou pour une porte qui se venge, puis Hugo Doigtnoeud a paru, l’appareil en bandoulière, le cou ceint de deux sangles qui ne s’entendaient pas, l’œil droit déjà plissé vers un diaphragme que personne n’avait ouvert. Il a posé sa boîte sur leur bureau, l’a regardée longuement, la gorge pleine de bromure, et il a dit sans reprendre souffle, d’une voix de pellicule sous-exposée : « Si la photographie a deux cents ans, pourquoi mon appareil ne se souvient-il que du flou ? »
Elles ont écouté la question se développer, car il faut toujours laisser une question baigner quelques minutes dans le noir avant de la sortir, sinon elle reste blanche, et une réponse blanche, à Leur âge, ça ne fait plus sérieux.
📰 1. Dernière minute sous la verrière
Flash, flash, flash : du 12 au 15 novembre, au Grand Palais, Paris Photo aligne plus de deux cent trente exposants sous le verre et le fer pour fêter le bicentenaire de la photographie, deux siècles tout rond d’une invention que l’on a d’abord crue de l’œil et qui n’était que de la patience. Dans le même communiqué du ciel, les 14 et 15 novembre, Mars viendra se coller à Jupiter, deux astres qui prennent la pose ensemble, l’un rouge de honte, l’autre trop gros pour le cadre, et que nul trépied n’a jamais su tenir. Voilà pour les faits. Elles les ont reçus sur la table comme un huissier reçoit un chat : sans cris, en silence, avec un peu de poils sur la manche.
⚗️ 2. Ce que le flou sait
Ton appareil ne se souvient que du flou, ont-Elles répondu, parce que le flou est la seule chose qui ait réellement eu lieu. Le net, ce n’est qu’une promesse d’opticien. À la première épreuve de l’histoire, un rectangle de toits barbouillés, il fallut des heures de pose, des heures pendant lesquelles le soleil traversa la cour de gauche à droite et laissa des deux côtés des ombres qui n’avaient pas rendez-vous. Voilà la vérité de la chose : une photographie est un temps qu’on a oublié de couper. Tout ce que ton déclencheur enferme en un millième de seconde, il l’a pris au flou, au sens où l’on prend un voleur sur le fait, et le flou, lui, n’a rien volé, il se souvient de l’ensemble.
Hugo a objecté, avec l’insolence des gens qui tiennent un appareil, que les boîtiers d’aujourd’hui rendent le moindre poil de sourcil à quarante mégapixels, ce qui est, a-t-il précisé, une mémoire impeccable. Elles lui ont fait remarquer qu’une mémoire impeccable, c’est un cimetière aux allées désherbées. Quarante millions de points, et pas un qui tremble : on dirait un mort bien coiffé. Sans compter qu’il y manque toujours le bruit de la pièce, l’ampoule rouge, la cuvette qui clapote, l’odeur du fixateur dans les cheveux. Au pays du négatif, justement, c’est l’inverse qui prévaut : l’image apparaît en noircissant, et le monde, vu à l’envers, avoue enfin ce qu’il cachait.
🏛️ 3. La pose pharaonique
Il faut, pour durer, poser. Poser longtemps, poser pharaoniquement, poser jusqu’à ce que la peau devienne pierre, les paupières pylônes et les mains obélisques sans qu’aucun scribe ne réclame la facture. Les pyramides n’ont pas d’autre secret : un temps de pose de quatre mille six cents ans, ouverture f/1, sans bougé. Quant à Elles, qui prétendent être nées quatre fois le même jour, leur obturateur est resté ouvert depuis Königsberg, ce qui explique pourquoi on les distingue si mal sur les images de famille. Leur propre aphorisme l’avait prévu : Elles auraient toujours voulu jouir de leur gloire posthume, mais Elles sont éternelles, donc surexposées.
Que ton appareil ne retienne que le flou ne l’accable donc pas, ça l’ennoblit, ça le range parmi les vieux savoirs de l’encyclopédie et les fabulistes de la théorie littéraire qui, tous, ont préféré le vague à l’exact. Que le vague fût leur seule rente, voilà ce que l’on ne dit jamais en vitrine. Les astres, eux, l’ont compris depuis longtemps : Mars et Jupiter se frôlent sans jamais se toucher, et c’est la plus belle photographie du siècle, qu’aucun capteur n’a prise et que tout le monde a vue.
🔧 4. Mode d’emploi du flou (recette, pour six apprentis)
Prenez une chambre noire, enlevez la chambre, gardez le noir. Ajoutez un rai de lumière rouge, une cuvette, deux doigts moites et une patience de conseil d’administration. Laissez reposer. Servez froid, sans légende. Si l’image tarde à venir, ne vous en prenez ni au papier ni au bain : consultez une écocritique du sel d’argent, lisez les gazettes de la veille informatique pour vous rassurer sur la lenteur des choses, et rappelez-vous que chaque appareil est un petit sorcier subtil qui préfère mentir par omission.
Qu’on se le dise aux heures nocturnes, aux brûlures de laboratoire et aux écrans bleus de la nuit blanche : le flou n’est pas une panne mais un dialecte, que parlent couramment les corbeaux blancs, les locataires de l’image mobile et ces gens quelque part sans adresse qu’aucun cadastre ne retrouve. Aux périphéries, on s’en sert pour fabriquer des visages. Au centre, on l’appelle « bougé » et on le jette. Voilà, en deux phrases et trois bains, toute la lutte des classes de l’optique.
🌀 5. Entretien final avec un philatéliste du déclic
Hugo s’est gratté la nuque, geste que l’appareil a enregistré d’un grésillement. Il a objecté, en bégayant d’abord, que si tout n’était que flou, alors les bouffons à la zanni avaient raison depuis toujours, et que la clarté n’était qu’une marque déposée. Elles ont répondu oui, évidemment, et non, naturellement, et qu’une telle phrase, qui se déchire en deux au milieu, est exactement l’image qu’il cherchait : un tirage dont on ne sait pas si c’est la pellicule ou la main qui a bougé, une bifurcation d’argent qui tient debout toute seule, irrationnelle et ravie.
Il fallut, bien sûr, parler licence. Le droit de reproduire un flou appartient à tous, ont-Elles décrété, sous un régime de licence ouverte que leur bibliothèque libre fait respecter à coups de tampons, et que même les mots importants n’osent plus contester. Chacun peut donc se servir. Les gens du partage et les marchands de barres obliques ont signé de la main gauche, sauf un, qui a signé de la droite et dont la signature, on le devine, est restée floue.
Dans le fond du couloir, un laboratoire de flux bourdonnait doucement, ronflement sec de tubes cathodiques en retraite. On entendait une musique d’Alice filtrer sous la porte, trois notes mal fixées qui ne se souvenaient pas non plus d’être jamais nées, et au loin, du côté du grand chumba, quelqu’un criait qu’il avait vu la Lune au bout de son doigt, ce qui est le début de toute photographie.
Hugo est reparti à reculons, ce qui est une manière de ne rien laisser derrière soi. Il avait oublié sa boîte, qu’Elles ont ouverte, par politesse, juste assez pour y glisser un rayon rouge. Dans la nuit, l’obturateur est resté béant face au plafond, et au matin, sur la plaque, il y avait le plafond de leur bureau, flou, magnifique, en tout point semblable à la vérité.
v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

