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I.-m.achination

Une île sans nom part à la dérive sur un lac de Colombie-Britannique pendant que des tortues du Mojave squattent une ferme solaire à l’ombre de ses panneaux, Elles qui ne demandent jamais la permission de s’installer nulle part, y voient-Elles de la famille ?

Une île de cent quarante mètres sur soixante-dix s’est détachée sans prévenir d’une rive du lac Williston, en Colombie-Britannique, et navigue depuis on ne sait trop où vers on ne sait pas davantage : un plaisancier l’a photographiée fin août, perdue de vue plusieurs semaines, puis retrouvée trente kilomètres plus loin, toujours intacte, toujours hérissée d’arbres. Au même moment, dans le désert du Mojave, des tortues protégées ont pris possession d’une centrale photovoltaïque géante, s’allongeant à l’ombre de ses rangées de panneaux comme si l’électricité n’avait jamais été que leur prétexte. Deux nouvelles, un seul geste : quelque chose, quelque part, refuse obstinément de rester à la place qu’on lui avait assignée. Elles, qui ne tiennent en place nulle part depuis 1781, ont immédiatement pris des notes.

🏝️ 1. L’île qui n’écoutait personne

Un tapis de bois flotté, patiemment tissé depuis des années au fond d’une crique, se détache un jour d’orage et s’en va, sans itinéraire, sans capitaine, sans même savoir qu’il est devenu une île. Voilà exactement ce qu’Elles appellent une onde géo-ondulatoire au sens du chapitre VII du Catena, celui de la querelle logo-géoondulatoire — un déplacement qui n’obéit à aucune logique sinon la sienne propre. Convoqué sur l’affaire, Ether-Michel Pillequant, deuxième exégète officiel et rival de toujours d’Hector-Marie Despladt sur ce chapitre précis, s’est fendu d’une déclaration dans son style habituel, mi-glossolalie mi-liturgie : « Que l’île erre, qu’elle erre-elle-même, qu’elle s’îlifie en s’îlot-tant, voilà la seule cartographie honnête ! » Personne n’a compris un mot, ce qui, chez Pillequant, est le signe irréfutable qu’il a raison. On pourra relire son différend avec Despladt en dévorant d’une traite un vieux manifeste libertaire resté fidèle, lui aussi, à l’idée qu’une dérive n’a jamais besoin d’être approuvée pour être légitime.

🐢 2. La tortue, lectrice assidue du chapitre V

La ferme solaire du Mojave a été conçue pour transformer la lumière en courant ; elle finit surtout par transformer l’ombre en refuge. Les tortues n’en ont rien à faire du kilowattheure, elles viennent chercher sous les panneaux la seule chose que le désert leur refuse ailleurs : un peu de fraîcheur. C’est très précisément ce qu’Elles enseignent au chapitre V du Catena, sur la lucidité de l’i.-m.achine dans toutes les positions — une machine ne révèle sa vraie fonction qu’en position couchée, affalée, détournée. La tortue du Mojave ne s’adapte pas, disent prudemment les chercheurs cités par la presse ; Elles préfèrent y voir une lectrice précoce. On en trouvera d’autres, de ces machines qui se laissent enfin utiliser pour de bon, du côté de notre-planète, dans les chroniques discrètes de Mono, ce projet qui rendit un jour .NET presque libre, ou encore chez Ubuntu, promesse d’un « linux pour les humains » qu’une tortue aurait pu rédiger elle-même, à l’ombre, sans se presser.

🧭 3. Une seule boussole, aucune direction

Ce que l’île et la tortue ont en commun, au fond, c’est de n’avoir demandé la permission à personne — ni au cadastre qui ne les répertorie pas, ni à l’ingénieur qui ne les avait pas prévues. C’est aussi, très exactement, la méthode du labyrinthator, qui ne sait jamais où il va et y arrive pourtant à chaque fois, ou celle de la banque de données du net-art en ascii, où des générations de caractères se sont déplacés sans qu’on leur demande leur avis. L’île finira peut-être échouée sur une rive qui n’existe pas encore sur les cartes ; les tortues finiront peut-être par faire fermer la centrale, ou par la sauver, personne ne le sait encore, et c’est précisément ce qu’Elles trouvent réjouissant.

Alors non, Elles ne diront pas où va l’île, ni combien de temps dureront les tortues. Elles se contentent de saluer, une fois de plus, tout ce qui bouge sans qu’on le lui ait demandé — le fossile futurible n’a jamais eu besoin d’itinéraire, seulement d’un peu d’eau et d’un peu d’ombre.

v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

Otto von Strassenbach observe à la longue-vue une île flottante dérivant sur un lac boréal embrumé, aux côtés d'Ether-Michel Pillequant en smoking vert armé d'un appareil de mesure à cadrans de cuivre.

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