Chez Elles ? Elles n’ont jamais eu de chez-Elles, seulement des adresses successives : Königsberg en 1781 (quatre fois), Bordeaux en 1993, et quelques caves dont Elles taisent le nom. Mais depuis le 19 septembre, la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon déploie jusqu’au 13 décembre un titre, « Passer d’un rêve à l’autre », qu’Elles auraient pu signer un soir de mauvaise humeur. Elles ont dû reconnaître qu’on Leur tendait là un miroir assez peu flatteur, mais terriblement ressemblant.
🚂 1. Des locomotives qui ne tirent plus rien
L’industriel, dit le programme, se loge aux Grandes Locos, ces anciens ateliers où l’on soignait les locomotives et où plus rien, désormais, ne tire rien. Elles y voient la définition exacte de l’i.-m.achine telle que l’expose le chapitre IV du Catena : un fossile futurible, une machine enfin délivrée de l’obligation de fonctionner pour se consacrer tout entière à l’imagination. Les ingénieurs du laboratoire d’intelligence artificielle du MIT n’ont toujours pas compris qu’une machine qui ne marche plus se met enfin à penser. Raphaëlo de Vicienti, qui sculptait déjà des engrenages inutiles à l’époque des premiers travaux du collectif, a pris le train pour Lyon (un vrai, qui roulait, à sa grande déception). Il en est revenu avec un boulon dans la poche et la conviction qu’un atelier vidé de ses machines est une machine à plusieurs visages. Il compte photographier ce boulon et le confier au randgifator, où il se perdra dignement parmi les autres fragments.
📜 2. Bien fait, mal fait, pas fait
La commissaire Catherine Nichols convoque les Principes d’économie poétique de Robert Filliou, pour qui l’œuvre bien faite, la mal faite et la pas faite se valent. Elles applaudissent des deux mains, et d’une troisième qu’Elles gardent pour les grandes occasions. Voilà trente-trois ans qu’Elles pratiquent le « pas fait » avec une rigueur que Leur envient les cogitateurs-agitateurs de tout poil. Les attentats plastiques du capcMusée de Bordeaux, entre 1994 et 1996, n’étaient rien d’autre qu’une économie poétique du dégât, menée dans un ancien entrepôt de denrées coloniales : Elles ont toujours préféré saboter l’art dans les hangars plutôt que dans les palais, contrairement aux cent galeries bien sages du Grand Palais qu’Elles renvoyaient à leurs cimaises il y a cinq jours. Seul reproche : Filliou oubliait une quatrième catégorie, le « méprisé », que le protocole e.l.s.a. code en bleu, entre le rouge du sacré et le vert de la destruction. Régis Debray y verrait une médiologie du socle vide ; Elles y voient une comptabilité enfin honnête.
🌀 3. Benjamin, ou l’art d’interrompre le rêve
L’autre patron invoqué est Walter Benjamin, qui voulait interrompre la continuité du rêve collectif fabriqué par le capitalisme, et arpentait pour cela les passages couverts de Paris. Lyon a ses traboules, Elles ont leurs labyrinthes. Benjamin, d’après Elles, eut surtout le tort de mourir trop tôt pour entendre Kojève annoncer la fin de l’histoire, et bien trop tôt pour voir nos deux jeunes artistes déféquer sur Hegel-Park, ce qui, au fond, revient au même geste d’interruption. Passer d’un rêve à l’autre ? Elles le font chaque nuit sans billet : par vidéo gravée sur vinyle quand le rêve est lent, sur écran bleu quand il plante, depuis un bureau libre quand il faut le rouvrir, et d’un sec ctrl-alt-suppr quand il faut le réveiller.
Alors oui, Elles se sentent presque chez Elles à Lyon. Presque, car une biennale, fût-elle poétique, finit toujours par avoir un guichet, et l’économie poétique y retrouve sa cousine l’économie tout court. Elles recommandent donc la visite, à condition d’y venir avec l’esprit sous-culturel qui convient, de tracer dans la poussière des ateliers quelques arabesques dignes de Raphaëlo, de laisser derrière soi quelque chose de résolument pas fait, et de ne rien racheter à la boutique qu’un cactus en guise de souvenir. Les forums et les caricaturistes diront le reste. Quant à Elles, Leur rêve suivant a déjà commencé, en toute liberté de pensée.
v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

