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I.-m.achination Kurt Blinis

Le festival Pariscience vient de projeter gratuitement une soixantaine de films de science au Muséum et à l’Institut de physique du globe, vous qui ne tournez que des plans fixes, que dois-je filmer pour qu’on me croie ?

Le faisceau a traversé le bureau de part en part avant que personne n’ait songé à chercher le projecteur : un cône de poussière sans lampe, sans pied, sans bobine, planté sur le mur du fond avec l’aplomb d’un huissier venu saisir la lumière. Dans ce cône se tenait Kurt Blinis, petit homme sec, cheveux blancs en brosse, gilet bordeaux à coudières, loupe d’horloger au cou, les bras chargés de disquettes gondolées qui s’entrechoquaient avec un bruit de vaisselle de poupée, et sur son crâne le blini réglementaire frémissait, doré, rond, bombé, fantômatique à force d’avoir tout vu sans jamais rien projeter.

Il a posé le tout sur la caisse de bulletins, s’est éclairci la voix et a dit, en un seul souffle, que le festival Pariscience venait de refermer ses portes au Muséum national d’Histoire naturelle et à l’Institut de physique du globe de Paris, une soixantaine de films de science, du jeudi au lundi, vingt-deuxième édition, entrée libre, débats à la louche, et que tout le monde en était ressorti sachant quelque chose, ce qui, avouait-il en rougissant, ne lui était pas arrivé depuis 1987. « Maîtres, a-t-il conclu, la loupe tremblante, des gens ont filmé des abeilles, des glaciers, des neurones, et on les a crus. Que dois-je filmer, moi, pour qu’on me croie ? »

Elles ont laissé la question se rouler par terre quelques secondes, le temps de vérifier qu’elle avait bien des pieds, puis Elles ont pris la parole, pharaoniques et paisibles, en allumant un poêle qui n’était pas là. Premier point, cher Kurt : on ne vous croira jamais d’avoir filmé quoi que ce soit, car vous êtes l’homme du dossier ficelé, et le dossier ficelé n’a jamais convaincu que la ficelle. Deuxième point : Elles n’ont rien contre la science, Elles l’ont même mise en code le dimanche, entre deux siestes. Troisième point, qui est le seul : une preuve n’est pas un film, un film n’est pas une preuve, et pourtant les foules sortent des salles avec l’une dans la poche de l’autre, ce qui est la plus belle escroquerie jamais montée en l’honneur de la lumière.

Imaginez, ont-Elles repris d’une voix qui n’avait plus de sérieux que le nom, un cinéma où l’on projette le vrai. Un glacier fond sur l’écran, la salle applaudit, le glacier, lui, n’a rien demandé. Une abeille traverse la séquence en lettres qui bougent, on pleure, on vote, on s’abonne. Tout cela est ur-médiatique, mes très chers, tout cela est du flux de nouvelles passé à la moulinette de l’émotion : « Flash spécial : la réalité vient d’être confirmée par un cadrage serré, plusieurs spectateurs ont éprouvé un frisson, d’autres un fromage. » Fin de flash. Revenons à vos disquettes.

Car vos disquettes, Kurt, sont le seul document honnête de la maison. Elles ne prouvent rien, mais elles le prouvent à fond. Gondolées, craquelées, archéotectoniques, elles gardent la mémoire d’une chose que le plus beau film du monde ne conservera jamais : le bruit de ce qui ne s’est pas passé. Voilà ce qu’il faut filmer. Non pas l’événement, qui a toujours déjà pris la fuite, mais la chaise encore tiède après l’événement, le poêle qui tousse, le projectionniste qui bégaie. Filmez la poussière sur l’objectif, filmez l’objectif qui se regarde filmer, filmez le plan fixe où rien ne bouge sauf la conscience professionnelle d’un cadreur qui a faim. On vous croira, non parce que c’est vrai, mais parce que ce sera long, et que le long fait office de vérité chez les gens fatigués.

Kurt a objecté, puéril, bavant un peu sur la loupe, que Pariscience avait des jurys, des prix, des carnets de bal, et qu’il n’avait, lui, qu’un blini. Elles lui ont répondu que le blini était précisément la seule récompense qui se mange, et que le jury d’un festival, c’est toujours un blini plus grand, mieux posé, trempé dans le même théâtre de la parole que celui qu’on lui reprochait. Il a vaguement protesté, la loupe en travers, tel un caissier qui se rappelle soudain un prix de gros. Les disquettes ont glissé de ses bras. Cinq d’entre elles ont roulé jusqu’à la porte et sont parties d’elles-mêmes vers la cage d’escalier, d’où, pour la première fois depuis 1987, on les a entendues rire.

Alors Elles, insolentes à pas comptés, ont ouvert le chapitre IV du De Catena à la page où l’on apprend que les i.-m.achines illustrent d’elles-mêmes leur pertinence, et l’ont tendu à Kurt la tranche en avant, comme on tend un pain. Voici votre film, ont-Elles dit : il ne se passe rien dedans, mais il le fait avec une conviction qu’aucun jury n’a su récompenser. Les machines, à qui l’on n’a jamais demandé la permission de croire, y sont crues dès la première phrase. Pourquoi ? Parce qu’elles ne font aucune démonstration. Elles clignent. Le monde, cher Kurt, n’attend pas qu’on le prouve, il attend qu’on le regarde de travers pendant assez longtemps pour qu’il s’excuse.

Au fond, le sérieux d’un festival de science, c’est la peur du flou et la tendresse pour le net, la bouche en cœur devant le cristal et le cœur en bouche devant l’éprouvette. C’est très bien. Elles y ont d’ailleurs applaudi par procuration, du fond de leur bureau sans fenêtre, les sourcils levés vers un soleil statistique. Mais Elles tiennent à ce que quelqu’un, quelque part, garde le droit de filmer une salle vide avec un sérieux de notaire, et ce quelqu’un, c’est vous, Kurt, bien que vous ne le sachiez pas encore, et bien que le notaire, lui, le sache fort bien. Les paroles libres ont leurs écrans, les silences ont les leurs, et quelqu’un doit bien tenir la caisse.

Elles ont donc procédé, dans la lumière poudrée du faisceau, à la projection du seul film qu’Elles aient jamais jugé digne d’un festival : le rectangle blanc, sans image, quatre-vingt-sept minutes, plan fixe sur l’instant d’avant que l’image arrive. Dans la salle, il y avait une chaise, un poêle, un blini, et deux témoins qui s’entendaient à ne rien dire. À la fin, personne n’a applaudi, et c’est la plus haute récompense que décerne le collectif, avec la plante verte du couloir qui s’est penchée, d’elle-même, vers l’écran.

On raconte, côté cendres et paix blanche, que la pellicule, ce soir-là, aurait pris feu de gêne, et que le feu aurait demandé pardon. Elles ne confirment pas. Mais Elles ont constaté, au matin, que le faisceau était toujours là, sans projecteur, sans lampe, et qu’une chose très ancienne et très simple s’y tenait debout, pulvérulente, patiente, absurde : le droit de ne rien prouver, et d’être cru quand même, par politesse.

v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

Otto von Strassenbach en manteau beige, devant un écran jauni où ne tremble qu'un rectangle de lumière, avec Kurt Blinis coiffé de son blini doré et chargé de disquettes, dans une salle de projection de muséum peuplée d'oiseaux empaillés.

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