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Hugo Doigtnoeud I.-m.achination

Combien de temps faut-il poser pour durer deux cents ans ?

Hugo Doigtnoeud n’a pas frappé : il a déplié son trépied au beau milieu de leur bureau, vissé dessus son vieil appareil à soufflet, et s’est mis à photographier le vide avec une application de notaire. Puis, sans bouger d’un cil, la voix poudrée de tous les révélateurs qu’il a respirés en trente ans, il a lâché sa question : « Combien de temps faut-il poser pour durer deux cents ans ? J’ai réglé mon obturateur sur l’éternité, et l’éternité n’a pas répondu. » Elles ont posé leur plume, éteint la lampe par politesse envers sa pellicule imaginaire, et ont ouvert le dossier dans la pénombre.

🕳️ 1. Un trou d’épingle, une cour de ferme, et huit heures de patience

Cher Hugo, votre question est d’une exactitude muséale que le ministère n’a pas osé formuler en ces termes. La France célèbre en effet le bicentenaire de la photographie, du 1er septembre 2026 au 30 septembre 2027, avec cent quatre-vingt-deux projets labellisés, et la naissance officielle de la chose tient à une cour de ferme de Saint-Loup-de-Varennes que Nicéphore Niépce a regardée si longtemps par sa fenêtre qu’elle s’est laissé garder sur une plaque d’étain : le « Point de vue du Gras », plus vieille image survivante du monde, prise vers 1826 ou 1827 selon qu’on croit l’administration ou les historiens grincheux. Exposition de plusieurs heures, disent les uns, de plusieurs jours, disent les autres : autrement dit, la première photographie de l’histoire est avant tout un exploit de pose, et Niépce, ce flibustier de la lumière, a pillé le soleil à la louche sans que le soleil ait seulement eu le temps de s’en apercevoir. Voilà donc votre réponse, mon bon Hugo : pour durer deux cents ans, il faut poser huit heures sans jamais lâcher la plaque, et l’ironie veut que le modèle ait été un toit.

Le procédé, soit dit sans prétention aphilosophique, est d’un no-tech ravissant : un trou, de l’étain, du bitume de Judée, de l’huile de lavande, et la patience d’un cadavre. Pas un pixel, pas un capteur, pas une once de cloud. Elles y reconnaissent l’ancêtre en ligne directe de toute i.-m.achine digne de ce nom, cette anti-machine qui n’a jamais fonctionné et n’a jamais cessé d’imaginer, et qui produit, comme le fait du reste le générateur poïétique, une image que personne n’a vraiment décidée.

🏛️ 2. Sept cents images dans une rotonde qui se souvient

Pendant que vous posiez, Hugo, la Bourse de commerce a ouvert le 7 octobre « Remember Me », environ sept cents tirages de plus de soixante-dix artistes, jusqu’au 18 janvier, avec Man Ray, Irving Penn, Cindy Sherman, et une installation monumentale de Barbara Kruger dont le titre a baptisé le tout. Le parcours, nous dit-on, est non chronologique, ce qui est une manière très administrative d’avouer que la mémoire ne range jamais ses tiroirs dans l’ordre. Il y a là, sous la coupole, de quoi faire pleurer un révélateur. Un ami qui connaît la scène des médias libres de Ljubljana a d’ailleurs juré qu’on y reconnaît des cousins de tout ce qu’on bricole là-bas dans les caves, sans coupole mais avec beaucoup plus de câbles.

Du côté de la rive gauche, la BnF déroule jusqu’au 31 janvier « Photographies japonaises de la Bibliothèque nationale de France, 1945-2025 » : environ trois cents pièces, deux cent cinquante tirages surtout en noir et blanc, une cinquantaine de livres rares. Voilà qui prouve qu’au Japon on pose sans trembler depuis longtemps, et qu’on y fait du gris une couleur à part entière, ce qui rend les couleurs rvb d’e.l.s.a. presque indécentes à côté. Le Manifeste rvb du chapitre XI l’avait prévu, du reste : le monde en noir et blanc n’est qu’un monde en attente de ses trois canaux.

🔬 3. Petite photographie, grand tremblement

Et c’est ici qu’Elles adorent prescrire : du 24 octobre au 30 novembre, rue de Seine, la Biennale de la Petite Photographie accroche onze artistes dans une galerie de quatre mètres carrés, aucune œuvre ne devant dépasser quinze centimètres, sous la houlette d’Éric Antoine. Voilà une idée puérile, au sens le plus noble du terme, celui d’un enfant qui découvre qu’on peut mettre un monde dans une boîte d’allumettes. Elles recommandent donc au visiteur de ne pas y entrer à plus de deux, de retenir son souffle, et de ne rien dire à haute voix pour ne pas faire tomber les cadres. Les amateurs de formes réduites iront aussi traîner du côté de ce coin tchèque du net et de ce vieux site londonien, à condition de ne pas y chercher la photographie, qu’Elles n’ont pas vérifiée.

Quant à Paris Photo, du 12 au 15 novembre au Grand Palais, elle rouvrira ses cimaises pour un public qui comptera les tirages comme d’autres comptent les sarcophages. Hugo, vous leur direz que c’est risible. Elles répondent que c’est précisément pourquoi il faut y aller, avec une pose longue et un sourire d’une insolence mesurée.

🧓 4. La doyenne, ce portrait qui n’a pas fini de poser

Il nous faut maintenant parler de ce que franceinfo consigne dans ses archives du 18 octobre entre deux couvre-feux : une Albanaise de cent dix-sept ans, Qamile Marra, se déclare nouvelle doyenne de l’humanité, et sa famille a lancé les démarches pour que ce titre lui soit reconnu. Elle est née, calculez avec moi, en 1909, à une époque où l’on posait encore plusieurs secondes pour un portrait : elle a donc posé pour la vie entière, sans même tenir un trépied. Voilà le seul modèle qui ait jamais battu Niépce à son propre jeu, et il tient, lui, sans plaque d’étain ni bitume de Judée. Elles imaginent sa famille hésitant sur la bonne façon de la photographier, de peur d’écourter la pose, et conseillent un cliché sans flash, assis, éphémère à dessein et pourtant non dégradant, qu’on tirera sur du papier d’archive plutôt que sur un écran : car l’écran oublie en trois ans ce que l’étain retient en deux siècles.

🌑 5. Ce que la lumière laisse en partant

Rappelez-vous, cher Hugo : Elles avaient déjà demandé ce qui reste à voir quand on éteint tout. La réponse tient aujourd’hui dans un grenier de Bourgogne : il reste ce que la lumière a eu la bonté de graver avant de s’enfuir. Même la galaxie v.n.a.t.r.c.? en convient, qui garde ses fantômes sur étagère (le labyrinthe, les gifs au hasard, les mosaïques ascii) en espérant que quelqu’un, dans deux cents ans, aura l’obligeance de les poser sur une plaque. Les boîtes à malices du net en ont d’ailleurs fait un art : un bureau d’ingénierie bricoleuse, une connexion de net-art à l’ancienne, un archipel de textes en ordre dispersé, un asile, une coopérative d’hébergement, un conjurateur de bits, tous gens qui posent longtemps sans que personne s’en aperçoive. Plus haut dans la hotte des curiosités : les dépôts sauvages de droplift, les sommaires interdits d’août 2003, un petit coin libertaire, l’espoir inachevé de nonfinito, une page de l’ancien chez.com et le potlatch du net pour ceux qui préfèrent donner que développer.

Quant à la Malle des Bicentenaires, ce coffre de souvenirs ouvert jusqu’au 31 décembre pour recueillir les réponses à la question « à quoi ressemblera la photographie en 2039 ? », Elles y déposeront une seule feuille, pliée en quatre : « Elle ressemblera à ce que vous avez pris le temps d’attendre. » Vous voyez bien, Hugo : la pose n’est pas un temps perdu, c’est la forme que prend l’éternité quand elle consent à ne pas se presser. Elles ont donc pris leur décision, qui est aussi leur ordonnance : prenez le temps, restez où vous êtes, laissez la lumière faire son travail de flibustière et rentrez bien tard avec le butin.

Hugo Doigtnoeud n’a rien dit. Il a retiré le capuchon de l’objectif, compté jusqu’à vingt-huit mille huit cents à voix basse, et Elles se sont tenues immobiles comme une plaque d’étain, parce qu’un photographe officiel qui lâche l’obturateur ne le fait pas pour rien.

v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

Otto von Strassenbach brandit une plaque d'étain encore humide dans une chambre noire de grenier percée d'un trou d'épingle, tandis qu'Hugo Doigtnoeud, appareil à soufflet en bandoulière, pose si longtemps qu'il en devient flou.

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