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I.-m.achination Raphaëlo de Vicienti

Qui veille sur mes statues quand la foire a plié bagage ?

Un bruit de brouette sur le gravier a précédé Raphaëlo de Vicienti, trapu, casquette plate de travers, le tablier de cuir blanchi de poussière de plâtre comme un fantôme qui se serait trompé de pâtisserie. Il a posé sa brouette devant Elles, soulevé la couverture qui emmaillotait un buste borgne, et demandé d’une voix pulvérulente : « Qui veille sur mes statues quand la foire a plié bagage ? Elles sont là, elles sont belles, elles ne savent pas encore qu’on va éteindre les lumières, et personne, personne n’a daigné le leur dire. » Elles ont fait asseoir le sculpteur sur un sac de plâtre, lui ont versé un café dont il n’a pas voulu, et ont ouvert le dossier.

🗿 1. Flash spécial, édition pharaonique et pas du tout sérieuse

Bonsoir, cher Raphaëlo, et voici les titres : à Londres, la foire Frieze a fermé ses portes ce dimanche 18 octobre après une semaine de cimaises et de champagne tiède, cent soixante-douze galeries ayant déployé leurs pyramides de chiffres devant des collectionneurs pharaoniques qui comptaient les sarcophages à la louche. Pendant ce temps, dans Regent’s Park, onze artistes internationaux continuent de faire poser leurs œuvres sous la pluie jusqu’au 1er novembre, sans que personne ait pensé à leur prêter un parapluie, ce qui est, vous en conviendrez, à la fois risible et d’une insolence achevée. Crotte, disent Elles, des statues dehors toute la nuit : voilà qui ne se fait pas, même quand on est en bronze.

Et c’est là que la Royal Society of Sculptors, qui accroche son exposition d’été jusqu’au 28 novembre, nous rappelle qu’une statue, c’est avant tout un animal domestique de pierre : cela mange du regard, cela dort debout et cela mord quand on le néglige. La galerie Hafez, venue d’Arabie saoudite, l’a compris, qui ont fait dialoguer à Londres deux artistes, Ahmed Nawar et Faisal Samra, autour du dessin, de la sculpture et du corps humain, formes dissymétriques s’il en est, chacune tenant l’autre par la moustache de son silence.

🏴‍☠️ 2. Ce que les foires emportent, ce que les flibustiers laissent

Car la foire, mon cher Raphaëlo, est un navire pirate de la meilleure espèce : elle aborde une ville pour trois jours, hisse ses pavillons d’ouvertures privées, pille les portefeuilles à coups de « vente confirmée », puis lève l’ancre avant même que les murs aient séché, en abandonnant sur la grève les œuvres trop lourdes pour la cale, celles qu’on ne vend pas, celles qu’on ne comprend pas, et un gobelet de plastique que personne n’ose ramasser. Qui veille alors sur la tête de pierre inachevée, sur le plâtre sans cadre, sur le piédestal qui attend encore son locataire ? Eh bien, ceux que les foires oublient : le gardien de nuit, le pigeon, le lierre, et le vent, ce pitoyable sculpteur no-tech qui travaille sans ciseau depuis le début des temps.

À Bucarest, c’est le contraire de l’abandon qui vient d’être tenté : le 18 octobre, One Sculpture Park a ouvert sur la place du quartier de Floreasca avec douze œuvres promises à l’air libre pendant une année pleine, entrée gratuite. Douze statues, un an : voilà ce qu’Elles appellent un bail de fantôme, car une statue exposée un an dans la même plaza devient un meuble, puis un point de repère, puis un souvenir que les enfants montrent du doigt en disant « c’est celle qui », et l’on a vu des chefs-d’œuvre naître de bien moins que cela. Et à Ottawa, le même dimanche, dans la salle communautaire de Glebe, les sculpteurs de la région vendaient leurs œuvres sans champagne ni cloisons, de dix heures à seize heures, preuve qu’on peut se passer de pyramide quand on a du plâtre sur les mains.

⚒️ 3. Ce que savaient déjà Rico et Raphaëlo

Vous le savez mieux que quiconque, Raphaëlo : le chapitre II du Catena raconte comment vous avez, avec Rico da Halvarez, fait tenir debout des choses qui n’avaient aucune raison de rester debout, à force d’obstination, de colle et de mauvaise foi. Les charabias de la critique ont écrit n’importe quoi, les infocrises ont gonflé et dégonflé, les explosifs en papier ont éclaté sans bruit : vos statues, elles, sont toujours là. Qui veille ? Celui qui les a faites, évidemment, et qui, à intervalles réguliers, vient leur parler comme à des chiens fidèles, la brouette pleine de couvertures.

Un conseil à Elles, pour les nuits de gel : on peut confier la veille à d’autres gardiens, plus discrets. harttml en dessine des fantômes vectoriels qui ne craignent ni la pluie ni le gardien ; kompozbot leur chante une berceuse en notes d’occasion ; et si un lecteur s’ennuie dans l’attente, elsagames lui prête un plateau rouge, vert et bleu pour jouer à sacraliser la tête de pierre inachevée. Quant à ceux qui voudraient pousser l’enquête jusqu’aux marges, ils demanderont aux poclads comment on dort quand on garde un trésor sans valeur, aux infoguerriers comment on fait le guet, aux transnationaux qui paie le gardiennage, et à Deleuze en ligne ce qu’est une statue quand elle devient un devenir.

Les cousins du bas-côté, eux, ont de quoi s’occuper : les zapatistes en cagoule veillent depuis trente ans sur des statues qui n’existent pas, les effets de choc donnent le ton aux nuits trop calmes, le monde vote pour savoir qui reste de garde, la solidarité apporte la soupe, et l’ascii-animation néo-zélandaise projette sur les murs des films en caractères d’imprimerie, pour que les statues ne s’ennuient jamais tout à fait.

Voilà pourquoi, mon cher Raphaëlo, vos statues ne sont pas seules quand la foire plie bagage : elles ont le vent, le gardien, le pigeon et vous. Laissez la brouette sur le seuil, Elles s’occuperont d’en balayer la poussière demain, après-demain, jamais, ce qui revient au même pour de la poussière de plâtre.

v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

Otto von Strassenbach et Raphaëlo de Vicienti, couvert de poussière de plâtre et poussant une brouette, traversent à la nuit tombante une esplanade de statues blafardes où un gardien éteint les dernières guirlandes.

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