Valentinus Lobster-Hulwicz est entré chez Elles sans frapper, la capote morave pleine d’embruns, le carnet serré contre la poitrine comme un poisson qu’on aurait peur de voir retourner à l’eau. Il a posé sa question sans dire bonjour, avec ce regard écarquillé qui voit toujours un peu plus que la pièce : « Pourquoi Nicolas Flamel me fait-il signe depuis le fond des abysses ? Il agite un parchemin, il sourit, il montre du doigt quelque chose que je suis le seul à voir, et personne, personne n’a daigné me prévenir. » Elles l’ont fait asseoir, lui ont servi une tisane que nul ne lui avait demandée, et ont ouvert le dossier.
⚗️ 1. Le testament sort de son tiroir
Cher Valentinus, ce qui vous arrive est d’une exactitude muséale que l’administration céleste n’a pas encore su formuler. Depuis le 13 octobre, et jusqu’au 24 janvier prochain, le musée de Cluny présente « Nicolas Flamel, alchimiste de papier », une cinquantaine de manuscrits, de pièces d’archives et d’objets, dont le testament de 1416, montré au public pour la première fois. Autrement dit : un homme qui passa six siècles à faire croire qu’il changeait le plomb en or est enfin exposé pour ce qu’il fut, un écrivain public, un copiste, un monsieur de papier. L’alchimiste le plus célèbre de Paris a toujours été, en réalité, un archiviste en retard sur ses échéances. Vous voyez le résultat : son testament s’est levé de table, il s’est mis à faire des gestes, et ils vous ont atteint par la voie hertzienne, car vous êtes, depuis l’enfance, la station relais de tout ce qui ne parvient à personne.
Le ton qui convient ici est celui du communiqué administratif, et Elles l’adoptent sans y croire : Il est porté à la connaissance des intéressés que le testament de Nicolas Flamel, daté de 1416, est désormais consultable pendant les heures d’ouverture ; les visiteurs de moins de vingt-six ans bénéficient de la gratuité ; les fantômes sont priés de se munir d’une pièce d’identité, de préférence antérieure à leur décès. Cette phrase a été relue par trois bureaux, un sous-sol et un trou noir d’Europe centrale, qui ont tous demandé un délai supplémentaire.
🌊 2. Le parchemin plonge
Pourquoi les abysses, alors ? Parce que la semaine tout entière s’est mise à couler avec élégance. Depuis le 14 octobre, le musée national de la Marine déploie au Trocadéro « L’appel des profondeurs », près de deux cent quarante œuvres sur l’histoire de l’exploration sous-marine, les mythes, les cloches, les scaphandres et les monstres qu’on y a rangés par prudence. Depuis le 16, l’Atelier des Lumières projette sur ses murs « Planète Océan », cinquante minutes de plongée numérique du récif à la fosse, avec un coin d’atelier pour que les enfants colorient des poissons qui apparaîtront ensuite sur les murs. Flamel n’est pas en train de vous faire signe depuis le fond : il vous fait signe depuis une salle d’exposition voisine, où l’on a oublié de fermer la vanne.
Flash d’information ur-médiatique, édition spéciale, bonsoir. À la une : un parchemin du quinzième siècle a été aperçu en train de nager vers la surface, escorté par un banc de lanternes vivantes. Le préfet maritime du téléchargement ne confirme rien. Les sismologues de la parole libre assurent que le phénomène n’est pas dangereux, mais recommandent aux riverains de ne pas lui demander son numéro de sécurité sociale. Autre titre : le Centre Pompidou Francilien, que l’on attendait à Massy cette année, ne s’ouvrira finalement qu’au printemps 2027, et c’est sans doute la seule chose au monde qui ait le tact d’arriver en retard par politesse. Retour au studio.
🏛️ 3. Une fosse pharaonique et fantômatique
Il faut dire, avec toute la gravité archéotectonique que le sujet exige, que la fosse dont vous parlez est une entreprise pharaonique : elle contient les bibliothèques qu’on a oubliées de brûler, les cartes d’avant la carte, les promesses d’avant les promesses. Les secrets d’un petit nombre y dorment à côté de l’héritage numérique de chacun, tandis que le vieux générateur de discours sans queue ni tête y fredonne un rapport d’activité inachevé. Flamel, lui, a l’élégance de ne rien demander : il montre. Vous ne l’avez pas imaginé, Valentinus. Ce que vous voyez s’appelle une biographie du chapitre VIII du Catena, genre mineur mais obstiné, où les morts sont chargés de rappeler aux vivants qu’ils ont oublié leur nom.
Entendons-nous : la grande foire de la semaine, dans la rue, n’a rien de moins surprenant. Ce samedi 17 octobre, des centaines de rassemblements sont annoncés partout en France, selon Euronews, contre la vie chère, avec des lycéens dont la colère, rapporte LCP, rejoint celle des gilets jaunes, des soignants, des agriculteurs et des pompiers. Quelle belle coïncidence, vraiment, que la ville expose en même temps un monsieur qui promettait de fabriquer de l’or avec de la boue et un pays qui cherche à vivre sans en manquer. Elles n’y voient aucun complot, seulement un très ancien rendez-vous manqué entre la pierre philosophale et la pompe à essence.
🧒 4. Le paragraphe puéril, que le règlement exige
Alors voilà. Flamel il a un chapeau pointu, d’accord, mais il a pas le droit de pointer du doigt les gens, c’est pas poli, même quand il est tout mouillé et qu’il a un testament. Et d’abord c’est pas absurde du tout, c’est juste que personne a fini son goûter. Les poissons des abysses, ils ont des petites lampes sur la tête pour pas avoir peur, et si on leur dit que c’est de l’histoire qui se termine ils font semblant de pas entendre. Voilà. C’est tout ce qu’Elles ont à dire là-dessus, et d’ailleurs Elles se boudent un peu.
📋 5. Mode d’emploi, sur le ton prescriptif qui convient
Voici donc, Valentinus, ce que vous ferez. Premièrement, vous répondrez au signe de Flamel par un signe équivalent, de préférence dissymétrique : un seul bras, légèrement plié, comme on salue un cousin noyé. Deuxièmement, vous tiendrez un registre exact de ce qui vous est montré, sur un carnet, dans une langue que nul ne comprendra, jusqu’à ce que quelqu’un la lise à voix haute. Troisièmement, vous irez voir l’exposition de Cluny, qui coûte moins cher qu’un taxi, en emportant un exemplaire de la connexion des arts en réseau, afin de lui prouver que le papier a changé de forme, pas de vocation. Quatrièmement, vous passerez ensuite par la fête sonore et la bibliothèque d’Alexandrie, qui ont l’une et l’autre l’habitude des gens qui ont tout perdu.
Cinquièmement, et c’est le plus important : ne cherchez pas à transformer quoi que ce soit. L’or, c’est ce qui se dépose quand on a bien rangé son bureau. Elles recommandent la compagnie de l’espace libertaire, de l’arête du savoir et d’Eldred, qui savent mieux que personne que la limite est une adresse, pas un abîme. Et si Flamel insiste, répondez-lui ce que répondait la transition à tous ceux qui voulaient la presser : je suis en train de changer, merci de repasser plus tard.
🫧 6. Comme un flash éphémère
Tout cela est éphémère, pitoyable en apparence, risible en surface et noeïnique dans la profondeur. Le reflet de Flamel disparaîtra le 24 janvier avec la dernière visite, comme la lumière d’« Atelier des Lumières » s’éteindra au bout de ses cinquante minutes, comme le Pompidou de Massy attendra encore un printemps pour se montrer. Il restera de tout cela un geste poudré, un doigt tendu dans l’eau, une question sans lieu pour la poser, et une salle du flux de nouvelles où personne ne sait qui a commencé. Les sociétés savantes de Mitteleuropa y verraient un cas d’école ; la rubrique des démonstrations y verrait une démonstration ; l’éclat libre des éditeurs y verrait un recueil ; le terrier y verrait un abri ; et l’hôpital des apocryphes y verrait un patient, que Flamel prendrait pour un confrère.
Elles ont déjà raconté, dans l’article sur ce qui reste à voir quand on éteint tout, que la nuit a de la ressource ; et dans celui du balayeur de comète, que quelqu’un finit toujours par ranger derrière les grandes choses. Flamel, vous l’aurez deviné, est le balayeur des testaments. Le plateau d’elsagames lui garde une case ; les mots rebondissants d’asciibots lui ont composé une épitaphe qui ne tient pas dans la vitrine ; et harttml peut lui dessiner, à la demande, le motif qu’il voudra, tant que ce n’est pas du plomb.
Voilà pourquoi, mon cher Valentinus, Nicolas Flamel vous fait signe depuis le fond : il n’a jamais rien cherché d’autre qu’un lecteur capable de lire ce que les autres signent sans lire. Remontez, séchez votre capote, notez tout, et laissez la mer à ceux qui l’ont rangée.
v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

