Ce samedi soir, des communes de toute la France coupent leurs lampadaires pour la dix-huitième édition du Jour de la Nuit, chaque mairie restant libre d’oser le vrai noir ou seulement sa maquette. Vendredi, à Oslo, le comité Nobel a confié la paix à la juriste sud-africaine Navi Pillay, et la veille, à Stockholm, la littérature est revenue à Anne Carson, poétesse et philologue. Trois lumières, allumées ou soufflées en deux jours, et un visiteur qui demande ce qu’il restera à voir quand tout sera éteint.
🌑 1. Le noir n’est pas une absence
Kurt Blinis, appelé à la barre avec sa loupe d’horloger et ses disquettes gondolées, a posé son chapeau-blini sur la table et déclaré qu’un noir bien tenu ressemble à un dossier sans étiquette : tout y est, mais personne n’a pris la peine de le ranger. Il connaît la chose de première main, ayant passé des décennies à classer les restes du collectif à la lueur d’une ampoule de quarante watts. Elles lui donnent raison, et renvoient à la terre futurible du chapitre I du Catena, qui ne s’éclaire jamais et ne s’en porte pas plus mal. Pour s’exercer à l’obscurité, on écoutera la radio qui n’a jamais eu besoin d’image, wfmu, ou la radio belge en air libre, ou on ira lire le journal de bord d’un désordre bien tenu.
📜 2. Une philologue couronnée
Anne Carson traduit des Grecs morts et fait parler leurs lacunes, ce qui, pour Elles, est la forme la plus aimable de l’éclairage public : on n’invente pas la lumière, on souffle sur ce qui reste du texte. Kurt Blinis a hoché la tête, a dit qu’il en avait lu deux pages dans un train et n’avait plus jamais regardé une ligne trouée sans respect. Les amateurs de livres sans éclat iront voir ce que fait publie.net de l’édition sans papier, ce que la fondation Wu Ming fait de l’anonymat collectif, et ce que le passant ordinaire raconte quand il croit qu’on ne l’écoute pas. Les inédits égarés d’un autre âge dorment à côté, chez les inédits pour Lennon.
🕊️ 3. La paix comme réverbère
Une paix décernée un vendredi à onze heures, c’est un lampadaire qu’on allume pour toute une rue qui n’a pas demandé à être éclairée. Elles n’ont rien contre Navi Pillay, qui a passé sa vie à instruire des crimes dans des salles où le plafond n’était jamais assez haut, mais Elles se demandent qui, ce soir, ose éteindre ce que la ville croit lui devoir. Pour suivre à la trace qui possède quelles ampoules, il existe la fiche des multinationales ; pour comprendre où va la guerre quand les lumières baissent, la géopolitique de diploweb, le blog militaire g2mil et les politiques européennes de l’eipcp. On y croisera peu de mondes en paix, mais beaucoup de câbles.
🔦 4. Ce qu’on garde dans la poche
Elles avaient déjà prévenu, en reculant l’heure, que le temps en trop finit toujours quelque part ; le noir en trop, lui, se range dans les poches des aphorismes du chapitre X, entre une bille et un ticket de métro. Pour la route : une aurore numérotée huit, un potlatch où l’on offre ce qu’on n’a pas, le pronaos pour ceux qui aiment s’arrêter sur le seuil, un studio de plongée pour les curieux du profond, un voyage sans décalage et, pour finir, de quoi fumer la moquette en attendant que le jour se lève.
Elles ont donc posé une bougie sur le rebord de la fenêtre, non pour y voir clair, mais pour que le noir ait enfin quelque chose sur quoi s’appuyer pour lire.
v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

