Il y a quelques jours, je suis tombé sur Botto — un « artiste autonome décentralisé » qui produit environ 350 images par semaine grâce à un modèle génératif, et dont la communauté (BottoDAO, plusieurs milliers de personnes) vote chaque semaine pour désigner l’œuvre « canonique » parmi les propositions. La pièce choisie est ensuite frappée en NFT, vendue, et le protocole recommence.
J’ai eu un léger vertige en lisant ça. Pas parce que l’idée est neuve — mais parce qu’elle ne l’est pas du tout, pour qui a traîné dans les marges du net-art depuis les années 90.
En 1996, dans les développements les plus obscurs du Catena, on avait déjà posé les bases d’un protocole qu’on appelait pompeusement l’e.l.s.a. — l’expérience de localisation du sacré en art. Le principe : soumettre une œuvre au jugement d’un public, qui pouvait voter pour la sacraliser, la détruire ou la mépriser. Pas de juste-milieu, pas de nuance polie : trois verdicts, codés en rouge, vert et bleu, comme un pixel qu’on décompose. On n’avait ni blockchain ni modèle de diffusion sous la main — juste un formulaire web bricolé et une conviction un peu grandiloquente que l’art, une fois montré, appartient d’abord au jugement collectif plutôt qu’à son auteur.
Botto, trente ans plus tard, réinvente très sérieusement la même intuition, avec des moyens qu’on n’avait évidemment pas : un vrai modèle de langage pour générer les prompts, un vrai modèle de diffusion pour produire les images, une vraie communauté rémunérée en jetons pour voter, un vrai marché secondaire pour écouler la pièce gagnante. C’est plus abouti, plus sérieux, mieux financé. Et pourtant, débarrassé de son vernis Web3, le geste de fond est rigoureusement le même que celui qu’on bricolait, mal dégrossi, il y a trois décennies : déléguer au collectif la décision de ce qui mérite d’exister comme œuvre.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de revendiquer une quelconque antériorité — l’e.l.s.a. n’a jamais eu l’ambition ni les moyens de Botto, et l’idée du vote public sur l’art ne nous appartient évidemment pas en propre. Ce qui m’intéresse, c’est ce que cette redécouverte dit du désir persistant, à chaque nouvelle vague technique, de sortir l’artiste de la boucle de décision — ou du moins de le déposséder d’une partie de son autorité sur ce qui compte comme réussite. Le geste survit aux outils qui le portent : hier un protocole associatif un peu potache, aujourd’hui un système multi-agents gouverné par DAO.
Reste une question qu’on ne s’était jamais vraiment posée à l’époque, faute d’avoir les moyens de la poser sérieusement : que se passe-t-il quand ce vote collectif devient assez massif, assez rémunéré, pour influencer en retour ce que le modèle génère la semaine suivante ? L’e.l.s.a. n’avait aucune boucle de rétroaction de ce genre — le verdict tombait, et l’œuvre suivante n’en tenait pas compte. Botto, si. C’est peut-être là, plus que dans le vote lui-même, que se loge la vraie nouveauté.
— Rico da Halvarez
A few days ago I came across Botto — a ‘decentralized autonomous artist’ that produces around 350 images a week through a generative model, whose community (BottoDAO, several thousand people) votes weekly to pick the ‘canonical’ piece among the proposals. The winning piece is then minted as an NFT, sold, and the cycle starts again.
Reading that gave me a small jolt. Not because the idea is new — but because it isn’t, not for anyone who spent time in the margins of net-art since the 90s.
Back in 1996, buried in the more obscure branches of the Catena, we’d already sketched a protocol we grandly called e.l.s.a. — l’expérience de localisation du sacré en art (the experience of locating the sacred in art). The principle: submit a work to public judgment, which could vote to sanctify it, destroy it, or hold it in contempt. No polite middle ground — three verdicts, coded red, green and blue, like a pixel broken into components. We had neither blockchain nor a diffusion model at hand — just a jury-rigged web form and a slightly grandiose conviction that once shown, art belongs first to collective judgment rather than to its author.
Thirty years later, Botto very seriously reinvents the same intuition, with resources we obviously didn’t have: a real language model to generate prompts, a real diffusion model to produce the images, a real token-incentivized community to vote, a real secondary market to move the winning piece. It’s more accomplished, more serious, better funded. And yet, stripped of its Web3 varnish, the underlying gesture is rigorously the same one we cobbled together, roughly, three decades ago: handing the collective the decision of what deserves to exist as a work.
What interests me isn’t claiming any kind of priority — e.l.s.a. never had Botto’s ambition or means, and the idea of public voting on art obviously isn’t ours to claim. What interests me is what this rediscovery says about a persistent desire, with every new technical wave, to take the artist out of the decision loop — or at least strip them of part of their authority over what counts as success. The gesture outlives the tools that carry it: yesterday a slightly amateurish collective protocol, today a multi-agent system governed by a DAO.
One question we never really asked ourselves back then, for lack of any serious means to ask it: what happens when that collective vote becomes massive and well-funded enough to feed back into what the model generates the following week? e.l.s.a. had no feedback loop of that kind — the verdict fell, and the next piece paid it no mind. Botto does. That, more than the vote itself, might be where the real novelty lives.
