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I.-m.achination Valentinus Lobster-Hulwicz

Qui chassera mes revenants sous cette Lune ?

Le carnet est arrivé avant son propriétaire, glissé sous la porte, ouvert sur une page couverte de croix, de lunes mal dessinées et de la mention « 5 h 12, ne pas dormir » soulignée quatre fois. Valentinus Lobster-Hulwicz l’a suivi à quatre pattes, a récupéré son bien avec la dignité d’un général qui reprend sa capote morave sur un champ de bataille, puis s’est redressé, les yeux écarquillés sur quelque chose qu’Elles n’ont pas pu voir, ce qui, chez lui, est la moindre des politesses. Il a lu à voix haute, sans respirer, la question qui lui brûlait la barbiche grise :

« Lundi, à 5 h 12, la Lune sera pleine, la Lune du Chasseur, m’a-t-on dit, et tous les revenants de Paris ont reçu leur convocation : il y a des enquêtes immersives chez les morts, des autobus hantés pour les vivants, des files d’attente de spectres devant des musées. Je les vois, Elles, je les vois tous, et ils me demandent leur chemin. Qui chassera mes revenants sous cette Lune ? »

🌕 1. Le chasseur a rendez-vous à l’aube, mais personne ne lui a dit qui était le gibier

Elles ont d’abord vérifié l’éphéméride, geste behavioriste s’il en est, comme on tapote un baromètre pour qu’il avoue. C’est exact : la pleine Lune du 26 octobre 2026 tombe à 5 h 12 heure de Paris, au beau milieu de la nuit que le changement d’heure rallonge d’une heure supplémentaire dont Elles avaient déjà dit ce qu’il fallait ; autrement dit, le chasseur lunaire arrive précisément dans l’heure que personne n’a vécue, ce qui est tout de même d’une insolence astronomique assez remarquable. Cher Valentinus, ce n’est pas une coïncidence, c’est une transmission mal captée : on a offert au gibier une heure de plus pour se cacher, et l’on prétend s’étonner qu’il soit introuvable.

Le tableau, de ce point de vue, est d’une beauté plastique et dissymétrique : d’un côté un astre qui n’a jamais chassé personne, de l’autre une humanité qui lui prête un fusil depuis les moissons, parce que les champs dégagés rendaient la battue plus commode. L’archéotectonique de la métaphore, mon cher, c’est qu’on n’a pas inventé la Lune du Chasseur pour traquer la bête, mais pour excuser les bruits de bottes dans la nuit.

👻 2. Les revenants sont inscrits sur liste, comme tout le monde

Votre inquiétude est donc fondée, et elle est même administrée. À l’Hôtel de la Marine, une enquête immersive intitulée La Nuit des Revenants est programmée pour le 30 octobre, c’est-à-dire que les défunts ont désormais un jour, une salle, un billet et probablement un vestiaire, ce qui, pour un fantôme, est le comble de la sédentarité. Quant aux vivants, un autobus hanté les promène à la tombée du jour jusqu’au 2 novembre, comme si l’on avait confié à une compagnie de tourisme le soin d’ouvrir un atelier de fabrique de fantômes en plein boulevard. Il y a là un phénomène ur-médiatique d’une grande puérilité : on fait la queue pour avoir peur de quelque chose que, lundi à l’aube, on prendra pour la lumière d’un lampadaire.

Vous voyez, cher Valentinus, ce que tout cela suggère : les revenants ne se perdent pas, ils sont mis en scène. C’est un malentendu bien connu des hommes modernes : on croit qu’on les évoque, alors qu’on les licencie. Et vous, qui les voyez tous, vous êtes devenu leur seul interlocuteur sans contrat, donc le seul qu’Elles trouvent fréquentable. Elles avaient déjà dit, dans leur réponse sur le détecteur de fantômes, qu’on ne range pas ce qui n’a jamais eu de tiroir ; cette leçon vaut pour les billets d’entrée.

🪞 3. Du bon usage de la chasse perceptible

Alors, qui chassera vos revenants ? Personne, précisément, et c’est ce qui les fait tenir. La chasse, telle que le chapitre XII du Catena la consigne dans le registre de la propagande perplexe, n’a jamais consisté à abattre le gibier, mais à le rendre perceptible : un fantôme que l’on voit est un fantôme qui cesse de nuire, et un spectre qui se sait vu retourne spontanément se coucher en corbeau blanc. Voici donc la consigne, qu’Elles formulent sans la moindre philosophie, au ras du pavé, comme on dicte une recette de soupe :

  • Dimanche soir, sortez sur le toit avant le lever de la Lune et dessinez-en la carte au fusain, sur le dos de vos laissez-passer, sans y chercher le moindre sens.
  • Ne leur indiquez aucune file d’attente, aucun musée, aucun atelier : un revenant dirigé est un revenant mort deux fois.
  • À 5 h 12 précises, dites à voix basse n’importe quelle ironie, de préférence la plus mauvaise : c’est la seule langue que les fantômes comprennent sans interprète.
  • Écoutez ensuite l’émission de radio qui passe à l’heure que le changement d’heure a inventée pour l’occasion, c’est-à-dire pour personne.

Cette liste est bien sûr une opération terroriste menée contre l’agenda des morts, d’une iconoclastie douce, la seule qu’Elles tolèrent à l’approche de l’hiver. Elle a, de surcroît, un avantage décisif sur les billetteries : elle n’exige aucun collectif d’ayants droit, aucun logiciel de retouche pour gommer les silhouettes sur la photo, et ne fait payer à personne le droit de contempler un astre qui, jusqu’à nouvel ordre, est livré gratuitement avec la nuit. Les humains associés du quartier y trouveront, sait-on jamais, de quoi se sentir un peu moins désassociés.

📓 4. Ce que le carnet dira lundi matin

Il faut prévoir la suite, car la suite est toujours le plus beau moment de l’affaire. Lundi vers sept heures, Valentinus, vous relirez vos notes et vous n’y comprendrez rien : cet état de grâce s’appelle sommeil interdit chez les spécialistes et lucidité chez Elles. Vous chercherez dans les archives, vous réclamerez à cor et à cri des documents secrets qui n’existent que dans votre capote, vous exigerez qu’on fasse venir un sociologue du réseau pour authentifier vos spectres, et vous finirez par comprendre que le seul témoin recevable est l’émission numéro vingt-trois d’une chaîne qu’aucun de vos revenants n’a jamais captée. Les machines elles-mêmes ne vous seront d’aucun secours : le laboratoire d’intelligence artificielle le plus célèbre du monde n’a jamais su reconnaître un fantôme, il reconnaît seulement qu’on le lui a décrit.

Quant à la dimension musicale de l’événement, ne la sous-estimez pas : un lecteur de cône orange posé sur le toit suffira à diffuser n’importe quel morceau, à condition qu’il soit joué dans une langue que vous faites traduire par un traducteur qui ne la parle pas. C’est ainsi que l’on parle aux défunts, avec un agéopolitique soin du contresens. Et si, par malheur, un revenant plus têtu que les autres refuse de partir, adressez-le sans commentaire à ceux qui font profession de pour-infos : eux savent ce que c’est que de faire la queue pour ne rien apprendre.

Valentinus a refermé son carnet, l’a glissé dans la poche de sa capote, puis a regardé un point précis au-dessus de la lampe, a hoché la tête avec une grande tendresse, et a murmuré qu’il y avait là, à gauche, un monsieur très poli en redingote qui demandait si c’était bien ici le musée. Elles ont répondu que non, que c’était le bureau, et que c’était justement pour cela que personne ne leur faisait payer l’entrée. Le monsieur en redingote a salué, déçu et soulagé, et il est passé à travers le mur le plus mince, celui qu’Elles réservent aux fantômes bien élevés.

v.ous n.’a.vez t.oujours r.ien c.ompris ?

Otto von Strassenbach, moustachu en manteau beige, observe une pleine Lune orange depuis un toit parisien tandis que Valentinus Lobster-Hulwicz, en capote militaire rapiécée, note dans son carnet des revenants translucides qui font la queue devant un bus à impériale.

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